18 . Dixième nocturne

À présent, ils traversent peut-être le Désert de la Cité. Monde fossilisé plongé dans la nuit, carcasses métalliques difformes enlisées dans une boue verdâtre, édifices en ruines que la brume absorbe, une mer de détritus figée. Dans ce monde glauque, une vie souterraine subsiste, ombre de la cité disparue. Hommes et bêtes se traquent, s'évitent, s'entre-tuent. Ils luttent pour leur survie dans le pays des morts.

Vous allez me dire pourquoi... Répondez !

Le Tueur ricane, hausse à peine les épaules.

Laissez les gens souffrir si c'est leur volonté. Laissez-les souffrir le temps qu'ils veulent souffrir... De toute manière, cela passera : quelques années ne comptent guère, ils auront toute l'éternité pour ne plus souffrir. Laissez-les mourir d'eux-mêmes, bientôt il ne sera plus question de rien. Tout s'éteindra, tout finira de soi-même. Ne précipitez pas les événements : c'est inutile.

Ricanement du Tueur.

Joz se parlait sans image. Depuis quelques instants, son monologue intérieur avait effacé les images dans sa tête.

Mais vous vous mettez dans une situation absurde : si vous croyez être un bienfaiteur de l'humanité en la détruisant, vous vous trompez, c'est idiot !... Vous ne craignez pas le ridicule ? Hein ? Répondez à cela !

Ricanement du Tueur.

Joz réalisa qu'il se parlait à lui-même. Il se parlait sans image. Assis dans l'un des passboxes du rapide à destination d'Éliocanthe, il vit à nouveau le paysage, un paysage printanier de l'autre côté de la vitre électrique. Aucune menace. Aucune agitation cachée. Ni monde minéral, ni société déchue.

À présent, ils longeaient une rivière. Au loin, déjà la ville se profilait sur des rivages enchanteurs. De charmants petits nuages blancs flottaient en insouciance de ciel bleu. Beau temps, ciel clair.

Bientôt, il y aurait les rocs d'ébénite bleu, que Joz attendait, que Joz espérait, comme s'ils n'allaient plus se produire. Il aimait beaucoup ce passage juste avant Éliocanthe, ces rocs d'ébénite bleus qui lui faisaient battre le coeur. Chaque fois qu'il revenait. Il aurait voulu pouvoir passer et repasser au même endroit, plusieurs fois de suite. Comme on aime écouter à plusieurs reprises certains passages d'un morceau.

Une curieuse rengaine cherche à faire sa place dans son esprit : par évolutions successives, une musique n'arrive pas encore à correspondre au rythme lancinant 1-2, 3-4... 5-6, 7-8, 9-10... Des fragments un peu faux, qu'il ne peut ni reconnaître, ni raccorder.

Joz retrouvait toujours l'Argusie avec une émotion singulière. Comme un souvenir particulier, resurgi de la mémoire où il était enfoui depuis si longtemps. Une émotion nouvelle et familière pourtant. De façon mystérieuse, il se reconnaissait là.

Day - long, day - long...

Pour Joz, l'Argusie était particulièrement belle en mort lente. Le soir, les rocs s'animent de reflets rubis, qui miroitent dans une symphonie d'oranges et de rouges. En fin de naufrage, le bleu sombre du ciel. C'est un plaisir aigu que déguster ce fruit-là, comme si penser et boire et manger... comme si on avait tout à coup l'intelligence de quelque chose. Et cette chose vous échappe. Et vous submerge. Et vous brasse. Et vous suffoquez de plaisir inouï.

Sur la banquise ? Exquise friandise. Chocolats glacés !...

- Joz tu es fou !

Il se redressa dans son fauteuil : Attention, tu frôles la catastrophe.

Joz décèle une légère crispation dans le flot de ses pensées vagabondes. Modifiant la position du fauteuil à pulsations qu'il régla sur 49, il s'allongea un peu plus.

Je devrais prendre une pastille rouge.

Dè - long dè - long dè - long... dè - long... La musique lancinante a trouvé son chemin dans sa tête, sur un tempo plus soutenu. Une musique recomposée à partir de quelques fragments dispersés, qui viennent de ressusciter l'ombre chinoise d'un bouffon joufflu poursuivi dans les égouts de la Vienne d'après guerre. Mais déjà les accords de cithare, parasités par une autre mélodie qu'il n'arrive pas encore à isoler, à séparer de la rengaine, sombrent, englués.

Sur la feuille de papier placée devant lui sur la tablette, étaient dessinés trois points dans un cercle.

Joz remua dans son fauteuil. La musique sombre ! Il déglutit, pencha sa tête en avant sur son bras droit pour modifier l'inclinaison du dossier à 57-58.

Mon mépris des hommes m'a rejeté de leur communauté. Je vis dans un univers de fantômes, prisonnier de mon imagination.

Pourtant tu ne veux pas mourir !

Si, je le veux.

Joz se redressa d'un coup et leva les yeux au ciel.

Qu'est-ce que tu attends ?

Joz baissa les yeux sur la tablette placée devant lui. Sur la feuille de papier étaient dessinés trois points dans un cercle : 3 sujets de méditation à éviter absolument ! Joz glisse rapidement sur les 3 points sans chercher à approfondir l'intuition qu'il a eue de ces pensées prohibées. Il retrouve aussitôt le fil de sa dérive, ne laissant plus de place à la préoccupation, à l'inquiétude, à l'angoisse qui immanquablement l'entraîne dans le bourbier de ses pensées néfastes et finalement fatales. Néfastes et fatales, ça suffit.

À présent, ses rêveries coulent en douceur et sans heurt, toujours d'autres et d'autres songes, jamais les mêmes, toujours différents. Un feu se consume en lui, à la source peut-être de son monde à lui, ses mondes, à l'infini.

C'est alors qu'il voit.

Ce n'est pas Héra, la déesse du mariage, qui frappa Tirésias de cécité pour avoir soutenu Zeus et dévoilé que, de l'homme ou de la femme, c'est elle qui éprouve le plus de plaisir à faire l'amour, en s'appropriant 90% de la jouissance du couple.

Ce n'est pas Tirésias non plus, qui devint devin d'avoir perdu la vue dans cette affaire et vécu pendant 7 générations.

Seulement un petit signal formé de 4 signes : 1 cercle et 3 points. Ce que voit Joz, d'abord un objet : 3 points dans un cercle. Son esprit n'ayant pas dissocié les 3 points rapprochés, il les comprend triangle. À la réflexion, ce qu'il voit maintenant, ce qu'il comprend et interprète comme un signal, est un message complexe, constitué de plusieurs compréhensions simultanées : 1 objet formé de 2 figures, le cercle et le triangle symbolisé par les 3 points, 4 signes, et, au-delà des apparences, 5 choses, le cercle, les trois points, le triangle. L'objet, ainsi inventé dans son esprit, atteint une complexité de niveau 6.

Et là, Joz a stoppé l'idée au bord de l'intuition. Aller au-delà de cette limite invisible, c'est tenter de ressentir les ondes électromagnétiques autour de soi, c'est tenter de voir les forces qui font se mouvoir les choses, c'est tenter d'entendre le chant de l'énergie au sein de la matière, c'est... c'est... refaire le monde.

Joz décroche sur le chiffre 7, comme un grimpeur lâche soudainement sa prise, sur laquelle il a crispé, jusqu'à cet instant, toute son énergie à vaincre l'obstacle. Il ne passe pas, il tombe. Il se détend, plonge, vole... car il y a la corde.

En toute confiance, Joz décroche et se laisse tomber en songes.

Tout irait bien. Il ferait nuit avant Éliocanthe.

Une fois de plus, il a déjoué le piège mortel.

suite