19 . Presqu'île

Adéhène créa le monde d'un geste ample, généreux, royal.

- Voilà ! Si tu es d'accord, tout ça est à nous...

Ses yeux pétillaient des mille et une étoiles que la baguette du magicien fait crépiter dans le silence du songe; et de sa main tournoyante, il dessine une arabesque de lumière argentée sur fond de ciel obscur; et l'enfant au regard fixe murmure :

Ooooh...

Il a senti la caresse de l'ange et devine qu'un présage va se révéler d'un instant à l'autre : signe mystérieusement divin ou mystérieusement diabolique, qu'est-ce que je préfère ? le diable, bien sûr, maman j'ai peur; et, sans même s'en rendre compte, il serre la grosse main rassurante de ses doigts d'enfant. L'adulte a souri.

- Tout ça...

Le regard de Péh s'éveillait au monde, un regard de petit bébé, incrédule, pas encore émerveillé, ni reconnaissant de cette joie débordante qui vous surprend lorsque vous l'attendez le moins.

Le regard de Péh caresse le flanc des montagnes, vole à la surface frémissante du lac, petit vent invisible qui révèle ainsi sa présence. Le regard de Péh plonge au pied de la muraille, tombe sur une nichée de colverts qui nagent en direction des roseaux. Le regard de Péh décroche et remonte, cherche où se cache le secret des apparences : la zone d'ombre qui ouvre sur la lumière, est-ce cette crête ? ce creux ? ce vallon ? ce miroitement étincelant ? l'invisible du vent ? ce bruit assourdi du mouvement des choses ?

Et Péh vacille un instant, la tête lui tourne, il se raccroche au visage d'Adéhène. Il est revenu sur la terrasse au sommet de la tour où nous sommes, l'un et l'autre ensemble; c'est peut-être là tout proche, en toi, en moi, que se dissimule le secret du bonheur. Et déjà l'impression fugitive a disparu.

Et je n'ai pas de référence à vous offrir pour cette scène d'amour, ce début de quelque chose, cette enfance heureuse, cette vie qui ne demande qu'à vivre.

C'est que nous y tenons à nos mythes fondateurs : l'amour impossible, malheureux, désespéré, c'est vrai, la vie la mort, c'est beau; nous nous accrochons à nos idées obsolètes, comme les Américains à leur statue de la liberté brandissant ses revolvers. OK : freedom PAN PAN ! Vous avez raison : il n'y a pas d'amour heureux (amour ? heureux ?). Dès lors, il ne faut pas s'étonner des conséquences. Des conséquences de nos idées préjugées : la peine de mort. C'est condamné à mort.

Pas de référence, désolé, trou noir, néant, nique ta mère.

Vous pouvez m'expliquer ? par quel miracle ? ce à quoi personne ne croit pourrait exister ? Comment pourrait exister ? c'est-à-dire naître grandir vieillir puis mourir, ce que chaque sorcière en nous a condamné par avance. Le malheur n'est-il pas cette condamnation préalable ? ce mauvais sort jeté ? ou plutôt cette fascination morbide pour l'échec ? Simple supposition, restez bien au chaud dans votre forteresse de bons sentiments (amusant, j'ai renversé l'argument).

Mais vous souriez et vous lisez :

- Un château... murmure-t-il sans vraiment comprendre le sens de ses propres paroles, ou peut-être ne sait-il pas quel sens choisir entre diverses possibilités.

Et l'esprit est ailleurs, avant qu'il n'ait le temps de s'attarder sur des hypothèses, de sélectionner des informations, d'inventer une réalité pour la circonstance. Péh déclame :

- Tel un bateau fantôme déchirant la brume du lac, le château dérive immobile à travers l'oubli, solitaire et fier, dressé de toutes ses pierres au bord même du vide aquatique. Ici finit la montagne, avec ce promontoire farfouillant la vase, à la recherche de quelque scène glorieuse, exhumée du passé.

- Bravoooo ! ! !

Adéhène applaudit et rit. Elle est ravie. Elle ne dit rien d'autre que ce bravo sorti, c'est plus fort qu'elle, de sa bouche d'enfant. Un bravo endormi, qui s'est réveillé tout à coup, il faut sortir, c'est maintenant, le soleil, la vie, les fleurs, Oh ! je t'aime... Comme c'est étrange, tu n'as pas pu l'inventer à l'improviste. Oh si... c'est merveilleux, c'est toi qui l'as dit, ici, à cet instant.

Cet instant-là, c'est plus tard qu'il est magique, plus tard pour lui ou bien pour elle ou pour les deux : tu te souviens ?

Maintenant nous n'avons pas le temps, pas le temps, petites fourmis de l'amour, l'esprit papillonne, s'affole, court et danse. Il faut vite lécher ce miel, ça dégouline de partout, rire, c'est bon, encore meilleur ainsi.

On se penche par-dessus la muraille. On fait le tour ? Impossible, il faudrait une barque, et même, ou alors ramer, puis marcher, ce serait amusant. On fait le tour, mais de quoi ? c'est un vaste monde qui s'ouvre devant soi : la vie, mystérieuse, prolifique, exubérante, inattendue, déroutante, exaspérante, oui, aussi, parfois; passionnante... Faire le tour, mais de quoi ? cette vie-là commence à peine, laissons-la respirer.

Adéhène s'est collée contre lui pendant ce temps, quelques secondes à peine, un bravo, un coup d'oeil par-dessus la muraille, vertige, des impressions fugitives qui se bousculent. Péh sent l'ombre de sa présence, puis la légèreté enveloppante de son bras sur ses épaules, le cou, un baiser sur sa joue, puis son corps contre le sien. Il ferme les yeux, se détourne légèrement du paysage, ce vide; ses lèvres à elle effleurent sa bouche.

Ils s'embrassent.

Ils se serrent l'un contre l'autre.

Ce vide tout autour qui s'évanouit dans le néant.

Oubli.

Vertige.

Trou noir dans l'infini de l'espace temps.

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