10 . Troisième nocturne
Le rapide poursuivait le cours immobile de sa trajectoire souterraine à vive allure. Si par une nuit d'hiver rien ne permettait au voyageur de se faire une idée de la vitesse, même rapide, le rapide l'était beaucoup moins que le mouvement bouclé de la Terre autour du Soleil, en fuite galactique à travers l'Univers. Joz fixa le regard droit devant lui. Immobile dans son siège, ce n'est pas le mouvement immobile du rapide qu'il imagine. Il sent sur son visage le baiser virtuel, glacial, mortel des espaces infinis se précipitant sur lui.
Joz frissonna.
Deux images animées se sont percutées dans sa tête : deux rapides arrivant en sens inverse sur la même voie souterraine, collision, tôles froissées, structures éclatées, passagers incarcérés; et ceci : Joz, seul, assis sur son siège, catapulté à travers le vide sidéral, fonçant droit sur un astéroïde, l'astéroïde B 612, qui grossit démesurément, à chaque millionième de seconde que son horloge interne étire de façon déconcertante.
Joz détourne la tête au dernier moment, échappant à l'impact fatal, qui de ce fait ne l'est plus.
C'est alors qu'il se souvient s'être assis dans le sens inverse du mouvement du rapide, pour regarder plus agréablement le paysage par la fenêtre (vous le voyez fuir en douceur, au lieu de le prendre en pleine poire).
Voilà pourquoi.
Vous voulez savoir pourquoi ? alors voilà pourquoi Joz en réchappa : il n'était pas assis dans le bon sens, c'est-à-dire le mauvais, n'en parlons plus. N'en parlons plus car, à vrai dire (le dis-je ?), je ne sais pas dans quel sens allait, à cet instant, le tricotage Terre, Soleil, Galaxie... et je m'en fiche, au moins autant que vous ? je suppose. Oui ?
Évidemment.
La question n'est-elle pas ? mais où donc allait ce rapide ? ou plutôt : d'où viens-tu ? où vas-tu ? vieux Joz aux yeux de velours.
Musique.
Intrigué par l'odeur éphémère, qu'il avait sentie lorsqu'il avait tourné la tête vers la fenêtre, une odeur disparue qui prenait sens à cet instant, il se dit : une rose !
Cherchant la fille qui ce matin avait déclose sa robe de pourpre au soleil, cherchant la fille du regard, il constata une fois de plus qu'il n'y avait personne autour de lui. Il avait l'habitude : il n'y a jamais personne. Vous êtes toujours seul au bout du compte (Quel compte ? Qui ? compte quoi ?). Et même avant, vous êtes toujours seul. Dès le début. C'est pour ça que vous gueulez lorsque vous êtes bébé. Pas pour avoir le téton ou le biberon. Non, vous êtes seul, c'est tout. Et vous le savez. Déjà. Ce n'est pas une question de quéquette, de bistouquette, de chounette ou de foufougnette, non, fille ou garçon, vous faites cette expérience du vide sidérant, de la solitude épouvantable. Et vous gueulez.
Bien sûr !
La lumière vous rassure ? elle vous trompe la lumière, elle vous fait croire... mais vous savez bien : il fait noir.
Regardant par la fenêtre depuis un moment déjà, Joz constata qu'il ne voyait rien. Il consulta sa montre à affichage. Il faisait nuit. Au-dessus, il faisait nuit. De nouveau son regard se dirigea vers la fenêtre. Il essaya d'imaginer la nuit. La nuit souterraine était plus sombre que la nuit céleste. Au sol, s'il avait éteint l'éclairage du passbox, il aurait vu des étoiles au travers de la vitre et peut-être la lueur de la Lune.
La nuit claire.
La nuit sombre.
Mais pas la nuit noire, même quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis.
Intérieur nuit.
C'est alors que lui vint à l'esprit que la vitre électrique était opaque : pendant toute la durée du parcours souterrain, devenue écran, elle permettait d'afficher le paysage virtuel de son choix. Il n'afficha pas.
Plus tard.
Plus tard c'était quoi déjà ? Éliocanthe. Bon d'accord. Mais avant Éliocanthe ? Anna... l'Onde Alpha... les balades au Mont Brûlé... la rue du Chat Electrique.
Oui... peut-être.
Ensuite, l'Empire avec ses 3 époques : le Tyran Élégant, le Grand Inquisiteur, l'Effondrement. Joz sourit : Non vraiment, ça fait trop Asimov, là tu charries.
Songeur : il y aurait...
Joz voulut frapper quelque chose. Mais sur la tablette, il n'y avait qu'un petit paquet de feuilles blanches, un stylo à droite, des dessins à gauche, en tas. Pas d'ordinateur portable.
Dessiné sur la feuille devant lui, un triangle.