11 . Hors champ
Un triangle d'herbes sauvages et de broussailles, abandonné entre l'autoroute et la voie ferrée. Voilà. C'est là. Le champ. Pratiquement inaccessible. Une chute, un rebut, un débris, un plus rien du tout.
Péh regarde ce foutu terrain depuis le sommet de l'une des bretelles de l'autoroute, qu'il a rejoint à pied depuis le péage. Qui pourrait avoir envie d'accéder à ce terrain ? Ce vestige de quelque chose. Un tesson de bouteille, un débris de carrelage, une chute de moquette, un morceau d'étoffe inutile, un bout de cuir inutilisable, un reste de porte ou de fenêtre, comme on perd son temps avec des choses qui n'existent pas, qui ne font même pas partie du décor.
Un terrain inutilisable, sans intérêt.
D'un autre côté... un triangle, 3 angles, 3 directions possibles. Un choix de 3 possibilités, s'il y avait quelque chose à espérer ailleurs, quelque part. À supposer que ce terrain fût le point de départ de quelque chose. Absurde ! Une sorte de quête mythique. Ridicule. Un jeu de pistes, une course au trésor.
Et 4 ! quatrième possibilité : dans ce cas, le trésor était peut-être tout simplement enfoui ici. Dans ce foutu terrain.
Tout cela cache quelque chose ! Je ne peux pas avoir hérité, de cette façon aussi étrange, d'un simple champ transformé en plus rien du tout par l'aménagement du territoire : des techniciens découpent, sur plan, d'authentiques terres cultivées en parcelles hors d'usage, pour tracer des voies de communication virtuelles, qui deviennent, par la magie de chantiers, des autoroutes bien réelles, des voies ferrées bien réelles, franchissant des ponts ou des tunnels bien réels. Un tracé TGV qui se transforme en TGV tout à fait réel. L'Univers serait-il fait de lettres ?
Ce vestige de champ a un sens; il m'indique quelque chose. À moi de savoir déchiffrer le message.
Et 5 ! Exister, c'est être perçu. C'est dans le regard de l'autre que j'existe. C'est dans le regard des autres que moi, nous existons. Berkeley. Chacun sa vérité. Pirandello. Quelle idée ai-je de la chose ? Quelles réalités puis-je inventer de ce réel ? Watzlawick. Cette parcelle triangulaire, réalité première, le réel pour tous. Ensuite, pour moi ici, maintenant, quelle réalité seconde ? quelle croyance pour moi ? Un vestige de champ, un rebut, un héritage inutile ? un ou une quoi ? quoi ? c'est quoi l'idée ?
Marchant d'un pas rapide pour rejoindre sa voiture, quoi quoi quoi, Péh est sur le point d'imiter correctement le cri du canard ou de la corneille dans sa tête : Croi Croi Croi.
Péh avait hérité d'un mort peu encombrant puisqu'il n'existait pas. Voilà que d'un seul coup, se présentait à son esprit un vrai problème à résoudre, par la magie d'un champ qui n'existait plus, lui non plus.
C'est fou ce qu'on peut faire avec rien.
C'est fou ce qu'on peut faire, pour rien du tout.
Résumons : mon arrière-grand-père couche avec une fille. Ils ont un bébé : la mère de Nèvemor. Secret de famille. D'accord. Mais quoi ? Joseph... Eh ! Jose, tu réponds ? Pas de famille en dehors de ton grand-père ?
Tout cela n'a aucun sens !
Et 6 ! C'est absurde : Ionesco, Beckett, Camus...
Non, Camus ne ferait pas ici l'affaire : à supposer que la vie soit absurde à cause du néant de la mort (mais le grand néant ou la grande fée néant ne fondent-il pas, au contraire, la chance extraordinaire, stupéfiante, rassurante de la vie ?), à supposer, de toute façon ce n'était que sa quête qui s'avérait absurde, ou l'insistance à chercher quelque chose, un trésor, là où il n'y avait que ce que son esprit était capable d'inventer. C'est à dire, réellement rien. Toutes les croyances possibles, tous les fantasmes, toutes les idées, pour lui. Pour quelqu'un d'autre peut-être. Pour les autres : rien, rien et rien. Du vent...
Concrètement, il avait déjà assez perdu de temps avec ce qui n'était probablement que concours de circonstances, que simple conjonction de hasard et de nécessité. Il fallait bien que quelqu'un bénisse le cercueil, tout de même. Alors puisque j'étais là... Et puis, cet homme, il lui fallait bien un héritier, pourquoi pas moi ? j'étais libre après tout.
Péh voulait-il dire qu'il avait l'esprit libre ? Ou qu'il n'avait pas encore hérité quelque chose de quelqu'un ? Ou peut-être avait-il du temps à perdre en vaines recherches.
J'aurais dû faire détective privé. C'est ça qui m'intéresse dans le fond : suivre une piste.
Et 7 ! Suivre une piste, suivre son chemin, est-ce que chacun de nous n'était pas le privé de quelqu'un d'autre ? son propre garde du corps ? quelqu'un cherchant quelque chose sans savoir trop quoi, ni où, ni comment, et encore moins pour quoi faire ? un drôle de privé qui ne savait même pas s'il y a quelque chose à chercher, quelque chose à trouver.
Dans ce cas, évidemment, on en passe des heures à marcher, des heures au volant de sa voiture, des heures dans les trains, les bateaux, les avions. On croit que c'est pour le travail ou dans le cadre de ses loisirs.
Mais Péh, lui, ne croyait pas.
Il avait fini de croire.