12 . Cadastre fatal
- Écoutez, mademoiselle, il doit bien y avoir un moyen de savoir à qui appartenaient tous ces terrains expropriés par la société des Autoroutes du Sud.
La demoiselle ne put s'empêcher de sourire. Peut-être parce qu'elle n'en était plus une. Ou peut-être avait-elle senti que ce monsieur voulait inconsciemment la rajeunir. Ou peut-être voulait-elle amadouer son interlocuteur, afin que son impatience ne se transforme pas stupidement en mauvaise humeur. Et justement la demoiselle voulait peut-être conserver sa bonne humeur, son sourire, son charme, sa joie de vivre, malgré les imprévus, les contretemps, les contrariétés.
- Voilà, vous avez trouvé : ils sont expropriés ! Voilà pourquoi.
Sourire charmeur. Péh ne voit pas. Il est dans ses pensées.
- Expropriés ? Oui, bien sûr, et alors ?
- Maintenant, tous ces terrains appartiennent à la société des Autoroutes du Sud, qui se les est appropriés. Alors les noms des expropriés... vous pensez bien.
Sourire compatissant, réconfortant. Promesses câlines de consolations. Péh pense.
- Mais enfin, je connais bien le nom du propriétaire de la parcelle AB 345 !
- Impossible !
Sourire désolé. Sens interdit. Défense de stationner.
- Comment ça, impossible ? Vous pouvez vérifier sur vos registres, il s'agit de Nèvemor.
Si elle vérifie, j'ai gagné.
- Mais... nous n'avons pas... Nèvemor vous dites ? avec un d ou avec un t à la fin ?
- Plutôt un e qui aurait disparu.
Lui aussi.
L'employée abandonne sa place derrière le comptoir et se dirige vers le classeur qu'a consulté Péh, étalé, grand ouvert, sur une table. Elle se penche sur le plan cadastral, cherche la référence et pointe une parcelle triangulaire, en regardant Péh droit dans les yeux :
- Cette parcelle de broussailles ?
Péh hésite, troublé. Il venait de voir la fille. Non pas l'employée du Cadastre, la personne qu'il devait convaincre de faire cette recherche sur les noms du ou des anciens propriétaires du champ, le champ d'autrefois, avant le découpage, avant l'expropriation, avant le chantier de l'autoroute.
Il venait de voir les yeux, le visage de la fille. Cette fille particulière qui venait d'apparaître du néant, du vide, du rien, d'un seul coup, de cette façon. Vous parlez avec une employée, la personne qu'on s'attend à rencontrer dans une administration, réduite à sa fonction. Mise en série, généralisation, abstractions : les fonctionnaires, les SDF, les Arabes, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Et, de façon subite et inattendue (l'employée a disparu, mais ce fait passe inaperçu), c'est une personne singulière qui est devant vous, que vous voyez agir, que vous entendez parler, dont vous sentez l'eau de toilette.
Péh voit le visage de la fille et, d'un seul coup lui sont revenues les informations que son esprit avait captées sans qu'il s'en rende compte. Ce qu'il vient de découvrir ce sont les yeux et le visage de celle qui a mis toute son habileté à tenter de le séduire.
Et son coeur lui a dit que cette séduction n'était pas du tout celle d'une employée qui cherche simplement à être avenante avec son interlocuteur.
C'est une personne singulière qui s'est révélée dans toute sa singularité de l'être à une autre personne singulière. Et son prénom lui rappelle sans cesse, dans la bouche des autres, qu'elle existe vraiment, de façon unique, immédiate, irréductible. Irremplaçable.
Mon prénom ? Cou-cou c'est moi, bonjour, comment allez-vous ? Moi ça va : je vis, c'est ma vie, unique, fragile et bien vivante. Comme vous. Ici et maintenant. Et ailleurs, j'espère. Un peu plus tard. J'espère, comme vous.
Comment tu t'appelles ?
- Vous avez une voix... très séduisante.
Sourire épanoui.
Bien sûr, cet instant magique allait disparaître, il disparaissait toujours. L'employée allait probablement reprendre sa fonction et le visiteur son rôle. Pourtant, même si c'était le cas, dans les instants qui allaient suivre, cette métamorphose laisserait sa trace, rien ne pourrait plus être comme avant, aussi impersonnel, aussi transgénérique, aussi généraliste, aussi idéaliste. Même bref, c'était un roman d'amour qui avait vu le jour.
Péh se penche sur le plan, regarde un peu partout; un doigt pointé sur le plan le gêne dans sa recherche; il ne sait plus ce qu'il cherche; s'il cherche toujours quelque chose; sa vue se trouble, il n'entend plus rien.
Pendant tout ce temps qui se dilate, s'étire, occupe tout l'espace, Péh sent sa présence à elle, de plus en plus proche. Il ne sent que ça. Sa joue tout près de la sienne. Il tourne la tête. Sourire gourmand dans ses yeux à elle. Sourire grave sur son visage tout près du sien. Sur sa bouche.
Elle souffle doucement, gentiment, tendrement. Il sent ce souffle sur ses lèvres. Il voit son sourire amusé dans ses yeux.
Au moment où il va sourire lui aussi, il sent ses lèvres sur les siennes.
Elle a toujours le doigt pointé sur la parcelle triangulaire.
Péh s'en moque ou l'ignore ou suit inconsciemment l'injonction. Ses mains sont sur ses hanches. À lui, à elle.
Elle a fermé les yeux.