Le tailleur de Rufisque

Les 3 amis descendirent de la bâchée à la station d'essence située à l'entrée de Rufisque.

Par chance, cette Landrover bâchée, remplie de tonneaux vides, partait juste faire son ravitaillement d'essence pour les pirogues à moteur du village, quand ils avaient débarqué au Cap des Biches.

Pendant tout le parcours jusqu'à la maison, Mamadou marcha au radar et n'entendit rien des musiques de la fête. Une question obsédait son esprit. Il essayait de trouver une explication, une réponse à cette question, toujours la même : Qu'est-ce que j'vais dire à oncle Taxi ?

Ils arrivèrent, entrèrent et tombèrent sur... oncle Taxi :

- Alors les enfants, on ne vous a pas beaucoup vu ce matin. Vous vous amusez bien ?

- Oh oui !... répondirent-ils en coeur.

Ils se regardèrent un instant et furent pris d'un fou-rire interminable. Rassuré, oncle Taxi s'éloigna.

Mamadou se redressa, partit en bombant le torse, et emmena ses amis faire la fête; car à 3 h de l'après-midi, il restait encore plein de bonnes choses à boire et à manger, certainement pour plusieurs jours...

- Allez-y, servez-vous : il faut-tout man-ger !

Pendant ce temps, la ville se prélassait délicieusement dans une sieste tapageuse et les différentes musiques, radio libanaise, tam-tam, chants traditionnels, rap, raï, rock se superposaient en un mélange épicé et sucré.

Vers la fin de l'après-midi, ils improvisèrent une réunion secrète, en se débarrassant, comme ils pouvaient, de toute la marmaille qui piaillait autour d'eux. Que pouvait faire de plus oncle Taxi ? La seule solution, qui semblait possible, était de joindre le papa de Mélodie : il arrangerait tout.

Mais comment le retrouver ?

- Mamadou, s'il te plaît, va me chercher du sucre chez le naar; je n'en ai plus pour le thé à la menthe, cria oncle Taxi depuis le salon.

- J'y vais, cria Mamadou qui ajouta, en dégringolant l'escalier sans attendre la réponse :

- Vous venez ?

En bas, Mr Sy avait déroulé son tapis de prière sur le trottoir. Assis sur le bord du trottoir, les deux pieds dans le caniveau, il faisait religieusement ses ablutions pour la prière du soir : versant, d'une théière en fer-blanc qu'il tenait d'une main, un peu d'eau sur un pied, il le frottait de l'autre main; puis, il passa à l'autre pied, tandis que résonnait sur la ville l'appel du muezzin.

- Al'laaah ou ak'baaar...

Loterie Nationale.

Les planches à billets de loterie étaient exposées bien à la vue, parmi un étalage de tissus de toutes les couleurs, ainsi que des pantalons en cours de réalisation et des boubous brodés. Il y avait aussi des robes à fleurs et des chemises bariolées, plutôt bizarres. J'aime pas ces robes, pensa distraitement Mélodie.

La boutique du naar se trouvait juste au coin de la rue.

Le narganar, c'est l'épicier usurier maure. Il vend des pains de sucre, des sucres blancs au morceau, des cigarettes une par une, du pétrole pour les lampes à pétrole, du riz, du mil, bref tout ce que vous voulez, dans la quantité que vous voulez. "C'est pas pareil que le magasin du Libanais ou du Syrien, qui fait supérette en comparaison." Le marchand maure prête aussi de l'argent.

Assis en tailleur sur son comptoir, comme à Kermel, il tendit la main pour attraper un pain de sucre sur un rayon derrière lui, en pivotant sans se déplacer, et le posa devant Mamadou, qui le saisit et partit aussitôt.

- Merci...

- Tu payes pas ? lui demanda Alfrèdo.

- Non, il marque et oncle Taxi payera quand il aura des sous.

- Les robes...

- Qu'est-ce tu dis Mélodie ?

- Les robes de Mr Sy, elles ressemblent trop à la robe à fleurs de Perroquet.

- Vite, courons chez Sy.

- Et moi alors, j'prends un taxi ? rouspéta Alfrèdo en boitillant exagérément.

Quelques minutes plus tard chez Mr Sy, Loterie Nationale :

- C'est dingue ça mon vieux, trop même. C'est de l'esclavage moderne ! Oui, de l'esclavage : il faut travailler jour et nuit pour faire ces trucs bizarres. Et tu touches quoi au bout du compte ? même pas de quoi payer le riz, expliqua Mr Sy.

Il parlait en manipulant avec beaucoup d'habileté et de rapidité son antique machine à coudre à pédale, probablement fabriquée en Chine comme tout un attirail vendu sur les marchés et dans les quincailleries libanaises.

- Le riz, ça nourrit toute la famille. Et au Sénégal, elle est grande la famille de celui qui gagne de l'argent. Alors tu comprends, c'est important de pouvoir payer le riz.

Mélodie :

- Qui vous les achète, Mr Sy, ces robes et ces chemises ?

- Tu n'peux pas savoir. Il y a un type qui passe, jamais le même. Il pose l'argent-là, sur la machine à coudre. Il fait tourner la roue, doucement avec la main. Alors je sais.

- Il fait des points dans les billets ? demande Mélodie.

- C'est ça : 3 points.

"La suite était facile à comprendre : le prof de gym était mêlé à un trafic de main d'oeuvre".

Du travail au noir, si on peut dire.

Une sorte de délocalisation non déclarée et mal payée.

Et la croix dans tout ça ? Pas 36 façons de le savoir...

Le reste était facile : "Mamadou a placé son walkman chez le naar. Avec les sous, on a pris le train jusqu'à Dakar et ensuite un taxi, pour être sûrs d'y arriver tranquille".

Où ça ?

- 69, avenue Blaise Diagne ! annonça Mamadou, quand ils furent installés tous les trois à l'arrière du taxi.

- La Cour des Maures ? demanda sans se retourner le chauffeur.

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