L'argent des Maures

Comme c'était déjà plus de 7 h du soir, la nuit commençait à tomber. Il n'y avait plus personne, les derniers touristes étant partis. "Mais, on nous a fait entrer et les Maures nous ont servi du thé à la menthe".

Les 3 amis avaient enlevé leurs chaussures, avant d'entrer dans la pièce éclairée avec des lampes à pétrole. On les avait invités à s'asseoir sur les nattes en osier, déroulées à même le sol.

"Y avait d'l'argent partout, des cuillères en argent sculptées très allongées, des théières, des bracelets, tout en argent. On était assis par terre".

L'un des Maures en grand boubou bleu, assis en tailleur sur une peau de chèvre, versait le thé qui tombait en gargouillant dans des petits verres à facettes, disposés en rond sur un plateau. Avec un mouvement ample et habile de la main, il levait la théière de plus en plus haut pour aérer le thé, puis la redescendait très vite afin de pouvoir remplir le verre suivant.

Mamadou avait expliqué qu'il fallait d'abord boire les 3 thés, de plus en plus sucrés, et qu'après seulement on pourrait causer.

3 thés, 3 services; au bout d'une bonne demi-heure :

- Qu'est-ce que tu veux, jolie madame, un bijou ?

Alfrèdo sortit de sa poche la minuscule croix d'Agadez et la posa sur la natte, devant le Maure. Ses yeux se fermèrent légèrement tout en restant fixés sur ceux d'Alfrèdo.

Croix d'Agzdez

Au bout de quelques très très longues secondes, il leva la main droite, ouverte à la hauteur de son épaule, en attente de quelque chose. Un autre Maure s'approcha et y déposa un petit sac en cuir de chameau teinté. Le Maure renversa le sac sur la natte, juste à côté de la croix d'Agadez.

- Oh ! s'exclamèrent les 3 amis en même temps.

Exacte réplique de la croix d'Alfrèdo, une vingtaine de croix en argent toutes neuves brillaient d'un éclat doré et maléfique à la lumière de la lampe à pétrole, qui avait été allumée à la tombée de la nuit.

- Pour le compte de qui travaillez-vous Cheikh Ould Habib ?

Le Maure leva les yeux sur l'inconnu qui venait d'entrer à l'improviste et se tenait dans la pénombre à l'entrée de la grande pièce.

Au même instant, Mamadou, Alfrèdo et Mélodie s'étaient retournés brusquement :

- Papa !

Cependant, contre toute attente, Mélodie ne se précipita pas dans les bras de son père.

En fait, tout le monde était figé dans une immobilité et un silence impressionnant. "Du coup, on entendait la musique à la radio, qui parvenait de la rue. On avait envie de rire comme tous ces gens dans la rue, qui faisaient la fête. En même temps, on avait très peur. Le temps s'était complètement arrêté, comme s'il nous avait oubliés."

- J'insiste Mr Habib, vous savez que les Sénégalais n'apprécient pas beaucoup les ressortissants de votre pays, surtout en ce moment.

À la suite d'un léger frémissement, comme le début de quelque chose, comme une hésitation des autres Maures, le Maure leva à nouveau la main droite de manière vive et autoritaire.

Personne ne bougea plus derrière lui.

Il dit :

- Nous n'avons pas été présentés. Monsieur ?

- Tsong, commissaire de police détaché par la France, en mission spéciale pour le compte du gouvernement sénégalais.

- Mr Tsong, prendrez-vous le thé avec nous ?

À partir de cet instant (c'était le quatrième thé), tout se passa très bien. Le Maure expliqua qu'il fabriquait ces croix exclusivement pour le compte d'un dénommé El Hadj Ba, d'origine malienne, qui devait s'occuper d'import-export en tant que transitaire à Dakar; mais il n'avait aucune idée de l'usage réservé à ces croix. Quelqu'un passait de temps en temps et faisait :

- Exactement ce qu'a fait ce jeune homme, précisa-t-il en regardant Alfrèdo.

- Il pose une croix sur la natte ? demanda Mr Tsong.

- Exactement, confirma le Maure.

Il était déjà 8 heures et demi quand ils sortirent dans l'avenue Blaise Diagne et il faisait nuit. Toutes les musiques de la rue les assourdirent un instant, comme un amplificateur dont on monte brutalement le son. Pour nos amis qui semblaient sortir d'un rêve, la ville parut très joyeuse et animée. Trop même.

Mr Tsong, s'écartant un instant, s'approcha d'une Mercedes blanche garée à deux pas et dit :

- Tout va bien !

Dunya par Lamine Konte (extrait).

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