Cointrin Cornavin
Finalement, tout s'était décidé en dernière minute.
Cela faisait maintenant 3 jours qu'Alfrèdo n'avait plus de plâtre, depuis la veille des vacances de Pâques. Le médecin lui avait fortement recommandé de marcher, sans exagérer bien sûr, pour accélérer la rééducation. Et c'était vraiment idiot de tourner en rond dans la maison sans rien faire.
D'autant plus que son père, s'étant proposé comme parent d'élève pour aider le professeur d'Allemand, roulait vers l'Allemagne, avec toute sa classe partie en car dans la nuit. Son frère et sa soeur avaient rejoint leurs cousins à la campagne. Et sa mère aurait voulu partir elle aussi, mais elle ne pouvait pas.
À cause de lui.
C'était vraiment bête.
Finalement, Alfrèdo avait eu une idée géniale : le train direct Annecy-Bayreuth par Genève ! Départ le matin à 11 h d'Annecy, arrivée à 12 h 10 et changement à la gare de Cornavin.
Et il avait réussi à convaincre sa mère.
Qui avait tout arrangé par téléphone : le collège d'Annecy se chargerait de prévenir l'établissement allemand de leur arrivée par le train. Aucun problème.
Il avait fallu se dépêcher, bien sûr.
Et c'est ainsi qu'Alfrèdo voyageait en première classe, avec son accompagnatrice : Mélodie.
Pourquoi en première classe ?
Pourquoi pas. C'est chic, non ?
Dans la poche gauche de son pantalon, Alfrèdo serrait son nouveau trésor : une minuscule croix en argent.
Voilà ce qu'avait trouvé Mélodie dans la salle de gym, à leur grande surprise, et qui expliquait tout : son pied avait glissé sur cette petite croix juste au moment du saut et il avait raté son appui sur le cheval d'arçons.
Évidemment.
Du nerf, qu'il disait le prof !
En tout cas, cette petite croix mystérieuse était drôlement excitante. Pas question de la rendre à son propriétaire; et puis qui d'abord ? parmi les 777 élèves du collège.
Elle était devenue un secret entre eux deux; mais ici, dans le train, inutile de la cacher : à présent Alfrèdo la regardait briller au cou de Mélodie, sur son magnifique corsage vert pomme. Il avait ajouté une chaîne pour en faire un pendentif.
- Ouais... drôlement chouette !
Mélodie gloussa quelque chose. Peut-être : C'est le cadeau de mon amoureux. Mais il n'en était pas tout à fait sûr.
Toute l'excitation de ce trésor inattendu et de ce voyage imprévu explosa d'un seul coup en rires enfantins.
- Oh ! comme ils sont mignons ces enfants...
Une grosse et petite bonne femme se tenait dans l'encadrement de la porte du compartiment. Elle était ridicule dans sa robe à fleurs aux couleurs criardes, avec un chapeau à plumes sur la tête. Cette apparition faisait penser à un perroquet dès qu'elle ouvrait la bouche pour jacasser.
Elle entra avec sa valise, qu'elle expédia d'un geste dans le porte-bagages, et se laissa tomber sur la banquette, en face de Mélodie.
- Très jolie cette croix d'Agadez... où l'as-tu trouvée, ma petite ?
Petite toi-même, se dit Mélodie, qui observait la dame avec méfiance.
- Agadez ? s'étonna Alfrèdo.
- Oui, au Niger mon garçon.
- Vous êtes déjà allée en Afrique, madame ? demanda Alfrèdo.
- J'y vais assez souvent.
Une croix venue mystérieusement du Niger, une bonne-femme antipathique et bien trop curieuse... Mélodie semblait du même avis qu'Alfrèdo et se leva immédiatement quand il déclara :
- Viens, faut changer de train au prochain arrêt.
Ils se faufilèrent dans un autre compartiment.
- Ouf ! t'as entendu ce perroquet ! s'exclama Alfrèdo.
- Plutôt musclée la bonne femme, t'as vu comment elle a balancé sa valise ! déclara Mélodie.
Alfrèdo avait récupéré la croix et la petite chaîne et les avait glissé à nouveau dans sa poche. Il pianotait sur les touches minuscules de son ordinateur de poche, Balou, qui chantonnait dans un murmure à peine perceptible : Ti-bou ti-ti bou ti...
Une carte en couleurs s'afficha sur l'écran.
Effectivement, le Niger était bien en Afrique de l'Ouest... (zoom) et Agadez au milieu du Niger.
Ti-bou ti-ti... la carte s'effaça, remplacée par l'explication suivante :
L'affichage des informations fut interrompu par Alfrèdo et Balou disparut dans son sac à dos.
Genève.
Le train s'était arrêté en gare de Cornavin et la porte du compartiment s'ouvrit brutalement.
- Tout le monde descend, marmonna une voix désagréablement connue.
- Descendez si vous voulez, répondit Alfrèdo.
- Nous, on reste ! ajouta Mélodie.
- Pas d'histoires mes enfants, assez joué ! s'énerva la dame. Vous voyez, jacassa-t-elle à destination du douanier derrière elle, mon garçon et ma fille n'étaient pas très loin.
Le douanier examina les 3 passeports qu'il avait en main, jeta un coup d'oeil aux adolescents et remit les documents à la dame avec un salut militaire.
- Parfait, madame. Bienvenue en Suisse avec vos enfants.
Nos passeports ? Alfrèdo et Mélodie cherchèrent désespérément un passeport dans leur sac : rien !
Ils échangèrent un regard sans rien dire. Dans ces conditions, il n'y avait pas 36 solutions, c'est bien facile à comprendre. Que pouvaient-ils faire d'autre ? que descendre du train et suivre cette horrible bonne-femme.
Jusqu'au moment propice, où, bien sûr...
Ils montèrent dans un taxi qui traversa le centre-ville à vive allure, en passant d'une file à l'autre sur les grands boulevards, tout en évitant soigneusement les rails des trams. Après avoir circulé sur des voies rapides à la sortie de Genève, le taxi s'engagea dans un labyrinthe de bretelles d'autoroute et s'immobilisa en douceur juste devant l'aéroport de Cointrin.
C'est là qu'ils descendirent.
Dans le grand hall de l'aérogare, par-dessus la rumeur de la foule en différentes langues, des haut-parleurs faisaient résonner, de temps à autre, les annonces d'une hôtesse, en français, en anglais et en allemand.
Perroquet posa sa valise et se mit à regarder nerveusement à droite et à gauche : manifestement, elle attendait quelqu'un. Il n'y avait plus qu'à s'asseoir sur l'un des sièges libres à proximité et ouvrir ses yeux et ses oreilles. Alfrèdo avait posé son sac à dos sur les genoux.
Au bout d'un moment, arriva, parmi le flot des allées et venues, un monsieur en pardessus sombre qui portait des lunettes noires et un affreux chapeau, gris comme sa moustache.
C'était lui, bien sûr !
Ils sont faits pour s'entendre ces 2 hurluberlus ! se dit Alfrèdo. De taille assez semblable, ils étaient habillés de façon grotesque.
Mélodie les observa attentivement, notant dans sa tête le moindre détail. Comme le parfum de la dame et celui du monsieur qui se mélangeaient en une odeur écoeurante. Et puis, leur attitude étrange, comme cette façon qu'ils avaient de les regarder, elle et Alfrèdo.
Le bonhomme les dévisagea avec un air complètement débile, puis disparut quelques instants.
- T'as vu ce gros dindon ? murmura Mélodie.
- Gros Dindon et Perroquet, ils sont trop mignons, se moqua Alfrèdo sur le même ton confidentiel.
- Bon, t'as une idée pour s'évaporer d'ici, toi ?
- Ben non. Pour le moment j'suis black.
Pendant ce temps, devant eux des gens habillés à l'occidentale ou vêtus d'une djellaba, d'un sari, d'un grand boubou, des gens habillés de toutes les couleurs à la mode de leur pays d'origine, se pressaient, se bousculaient, se précipitaient vers une destination mystérieuse.
Et, au-dessus de cette foule cosmopolite, un immense panneau affichait les horaires changeants des avions en partance, pour Bombay, Dakar, Stockholm, Zurich, Lagos, Karachi, Sao Paulo, Chicago. Régulièrement, les horaires se déplaçaient vers le haut, au fur et à mesure que disparaissaient ceux qui étaient périmés. Cette valse des horaires correspondait bien sûr, on s'en doutait, à la ronde des atterrissages et des décollages des Boeing sur les pistes à l'extérieur.
Alfrèdo, une main dans son sac, continua de pianoter et Balou enregistrait silencieusement les précieuses informations : Lagos, vol SR 262, départ 13 h 20, arrivée 19 h 10, porte C.
Soudain, un sentiment d'urgence éclata dans l'esprit d'Alfrèdo et celui de Mélodie. Elle avait beaucoup observé ce qui se passait autour d'elle, pendant qu'Alfrèdo notait tout un tas d'informations utiles, les horaires, tout ça. Mais que faire ? C'est alors que retentit un nouvel appel des haut-parleurs :
- Ladies and gentlemen, fly to Lagos number...
- Mesdames et messieurs, vol à destination de Lagos numéro SR 262. Nous vous prions de bien vouloir vous approcher de la porte d'embarquement C...
"Évidemment, Lagos !... Alors, Perroquet et Gros Dindon nous ont obligés à les suivre."
Pourtant, Alfrèdo et Mélodie avaient essayé de s'échapper, profitant de la moindre distraction de leurs ravisseurs : faire semblant d'aller aux toilettes et se précipiter dans une cabine téléphonique, demander à des gens d'appeler leurs parents, interpeller un agent de police de l'air et des frontières, courir dans les couloirs en prenant les tapis roulants en sens inverse...
Rien à faire.
Le pire, c'était la tête des gens qui semblaient dire : quels enfants impossibles ! et qui détournaient la tête. Si c'est comme ça que vous les éduquez, pas étonnant que les jeunes soient des voyous, avait même protesté quelqu'un. Bravo !
Et puis, il avait bien fallu monter à bord et s'installer. Le Boeing 747 de la Swissair avait roulé sur la piste et pris son envol, plaquant les passagers sur le dossier de leur siège.
À présent, les 2 trafiquants, qu'est-ce que ça pouvait être d'autre ? se reposaient de leurs efforts, en buvant du champagne.
Assis côte à côte, 3 rangées devant leurs parents adoptifs, Mélodie et Alfrèdo buvaient du jus d'orange, en attendant que l'hôtesse de l'air leur serve le plateau repas. Ils regardaient par le hublot sur leur gauche la grande mer de nuages, qui les séparait du lac Léman, des monts du Jura et de Bayreuth, où le car des élèves avait déjà dû arriver.
- Qu'est-ce qu'on va ramasser !...