La rêveuse
Elle se rappelle maintenant : la pelouse au pied des immeubles. L’immeuble où elle habite chez ses parents, chez elle. La pelouse où elle a vu un papillon. Elle est brésilienne de Sao Paulo. Elle est indienne de Bombay. Elle est allemande de Hambourg. Elle est chinoise de Shanghai. Elle est canadienne de Vancouver. Elle est bolivienne de Bogotá. Elle est burkinabée de Ouagadougou. Elle est de partout, Sydney, Alexandrie, Téhéran, Dakar, Reykjavik...

- Le monde est une grande ville. Le monde est un désert, dit-elle en pensant à ses parents.

- Mais non, regarde, lui répond Vagabel.
Elle regarde encore la grande prairie fleurie, les oiseaux, les papillons. C'est l'été, on entend la musique des grillons, le bourdonnement des abeilles sur les fleurs et d'autres insectes.
Et puis, elle regarde la mer avec Vagabel.

Il lui montre quelque chose, mais elle ne voit rien, que la mer et le ciel.

Maintenant elle nage avec les poissons dans la mer.

Maintenant elle vole avec les oiseaux de mer, éclaboussée par les vagues. Elle entend le chant de la mer et des oiseaux de mer.
Dans le temps du rêve, tout est possible. On passe d’une chose à l’autre si facilement. Dans le temps du rêve tout est normal, rien ne semble étrange, bizarre, étonnant, impossible. Ce mot, impossible, n’existe pas dans le temps du rêve.
- Il faut que je prévienne mes parents, murmure-t-elle pour elle-même.
- Pas la peine, c’est comme les miens, ils savent où on est.
- Quoi ?
Vagabel regarde la rêveuse en souriant.
- T’es lente, dit-il. Tu ne comprends pas ?
- Non, dit-elle.
De joyeux rires moqueurs éclatent et surprennent Ersolo.

Vagabel explique :
- Ici, dans le temps du rêve, il n’y a pas beaucoup de parents. Ils n’ont pas le temps. Ici, il n’y a que des enfants. Des petits enfants et des plus grands. L’âge n’a pas d’importance.
- Aucune importance, répète une fille en riant.
Ersolo s’étonne :
- Tu veux dire qu’on est ici maintenant et là-bas en même temps ?
Les enfants approuvent en silence.
Ersolo est songeuse. Elle a envie de dire "Tu dis n’importe quoi". Mais elle comprend que Vagabel a raison. Même si c’est dur à comprendre.
- Alors, pas la peine que je leur téléphone !
- Pas la peine, confirme-t-il.
"De toute façon, si je leur explique ce que je vois, la prairie fleurie, les papillons, les oiseaux, les poissons, ils diront que je suis folle". Cette pensée la rend un peu triste. Et puis, elle aimerait bien que ses parents, aussi, viennent dans le temps du rêve.
Pour que le monde change.
- S’il y a plein de parents qui viennent dans le temps du rêve, alors on pourra vivre dans le monde normal ?
- Exactement ! Le monde basculera cul par-dessus tête et l’ancien monde disparaîtra, pfuit... s’exclame Vagabel en riant.
Ersolo applaudit. Et tels des feuilles emportées par un courant d'air, les enfants s'en vont en sautillant.