Chemins de sens, itinéraires de pensée

- Vous prendrez du café ?

Eitarô décline l’offre d’un signe et s’adresse à Ergaël, tandis que l’employé s’éloigne.

- Vous accepterez de boire un peu de thé, n’est-ce pas ? Ergaël San.

Une cérémonie du thé, maintenant ?

- Avec plaisir.

Eitarô a pris ses dispositions pour la note. Normal. Ils se lèvent et sortent du restaurant. Un taxi les attend devant l’entrée. Tiens, on dirait que c’est le même. Ils montent et quittent bientôt les grandes avenues, bordées de saules, qui quadrillent le centre-ville, du nord au sud et d’est en ouest, selon les plans d’urbanisme de l’ancienne Heian-kyô, fondée au 8e siècle sur le modèle de la capitale chinoise Ch’ang-an. Le taxi suit une route ombragée qui grimpe dans les collines boisées en direction du Mont Hiei. Bientôt les maisons s’espacent, cédant la place à une végétation luxuriante. Au loin, se dressent les troncs parfaitement verticaux des futaies de cryptomères de Kitayama. Les fameux troncs blancs réputés pour l’architecture. Le taxi s’arrête à l’ombre d’un arbre, devant l’entrée d’un monastère. Oh oh ! le grand jeu de la séduction continue, se dit Ergaël. Ils descendent.

- La San mon. Cette porte du 14e siècle est la plus ancienne de ce type au Japon.

- Elle est vraiment superbe.

- Nous reconstruisons sans cesse nos monuments à l’identique. Le bois est un noble matériau que nous chérissons particulièrement pour la beauté de sa texture. D’autre part, il permet de réparer facilement telle ou telle partie de construction, au fur et à mesure des besoins. Malheureusement, il n’y a pas que l’usure du temps, mais également la guerre, les séismes, c’est à dire immanquablement les incendies.

Ils pénètrent dans l’enceinte du monastère, accueillis par le chant des cigales dans les pins.

- C’est encore un peu tôt pour le thé, s’excuse Eitarô en arrivant à proximité du monastère bouddhique.

De toute façon, ce n’est pas ici, je ne crois pas : ce n’est que le bâtiment principal. Il y a d’autres temples, un pavillon de thé. Probablement. Eitarô tourne son visage vers Ergaël et dit, avec un sourire qui lui semble encore plus énigmatique que l’expression habituelle de son caractère réservé :

- Nous avons un invité.

Un invité ? Ils contournent le bâtiment en suivant un chemin qui disparaît dans la végétation.

- En attendant, je vous propose de visiter le parc du monastère. Avez-vous déjà vu un jardin de pierres ?

- Je n’ai pas encore eu ce plaisir, Eitarô. Pour nous occidentaux, ce rapprochement est assez étrange : jardin et pierres.

- Pour vous ce serait plutôt : jardin et fleurs. Ou jardin et légumes.

Ergaël sourit. Je ne suis pas complètement perdu dans mes pensées. En effet, il n’avance pas dans le brouillard, complètement pris par la conversation, sans rien voir du parc autour de lui. Il admire les perspectives changeantes et inattendues qui se présentent à travers les érables et les cryptomères.

- Je suppose que nous sommes dans l’enceinte d’un monastère Zen, n’est-ce pas ?

- Rinzai zen, félicitations Ergaël San. Vous faites des progrès.

Confusion. Attends, là, tu peux répéter ?

- Vous... que faites-vous précisément à l’agence ? si je puis me permettre.

- Un peu tout. Homme à tout faire ou comment dit-on encore, homme de main ?

Ergaël sourit.

- Je vais essayer de deviner. Je suppose que vous n’avez pas prévu de passer à l’agence, n’est-ce pas ?

- Nous avons si peu de temps pour votre première visite au Japon.

- Je suppose également que vous ne faites pas que transporter les valises. Une séance de calligraphie, une cérémonie du thé. Vous assistez à toutes les rencontres... Ergaël s’arrête au milieu du chemin. Eitarô fait encore quelques pas, s’arrête également, se retourne face à Ergaël qui s’incline respectueusement devant lui :

- J’ai le grand honneur de saluer mon noble correspondant.

Eitarô s’incline légèrement.

- Accepterez-vous mes excuses pour mon impardonnable étourderie ?

- Comment auriez-vous pu deviner ? Personne ne connaît l’honorable correspondant japonais d’Antarticus SA. Pas même votre directeur. Même pas votre PDG. Personne.

C’est absurde !

- Incroyable !

- Vous ne connaissez qu’un pseudonyme, une identité illusoire et fugitive, un nom d’emprunt pour qualifier une fonction.

- Notre agent à Kyoto.

Eitarô l’invite d’un geste à continuer la promenade.

Merveilleuse journée de juin. Il n’a pas encore plu aujourd’hui. Quel calme ! Tiens, le gargouillis d’une chute d’eau. Silence et tranquillité. Ergaël aperçoit bientôt un étang à travers les arbres. Il est entouré de rochers moussus, couverts de végétation verdoyante. Encore quelques pas et l’enfilade de cascades qui alimente l’étang apparaît.

Un peu plus loin, ils débouchent sur un temple imposant. Sommes-nous déjà revenus au point de départ ? Le bâtiment ressemble vaguement à celui qui se trouve à l’entrée du parc. Ils entrent dans la pénombre d’une grande pièce.

Les tatamis recouvrent le sol de leurs rectangles de paille entrecroisés. De merveilleuses portes coulissantes sont peintes d’oiseaux, de fleurs et de paysages évoquant les quatre saisons. Un gigantesque dragon semble flotter dans les nuages du plafond, prêt à fondre sur le visiteur imprudent, qu’il suit continuellement du regard partout dans la vaste pièce.

La lumière entre par les rectangles en papier de riz translucides qui quadrillent les portes coulissantes. Les ensembles de carreaux clairs des murs rendent lisible l’architecture du bâtiment fondée sur un entrecroisement brun de piliers, de poutres et de linteaux. Ergaël se rappelle comment, de la même façon à l’extérieur, les bois sombres de la structure découpent un quadrillage sur le crépi blanc des murs. Libérant totalement l’édifice de la présence encombrante, enfermante, restreignante et figée des murs porteurs, l’ossature de bois définit ainsi un espace ouvert, autant à l’intérieur que sur l’extérieur, modulable par le jeu de cloisons légères. Exactement le concept des immeubles d’acier, de béton armé et de verre que les architectes de l’École de Chicago ont mis en oeuvre à partir de la fin du 19e siècle. Sauf qu’ici, au Japon, cette architecture transparente de maisons sur pilotis existe depuis au moins le 17e siècle. Une architecture modulaire basée sur la dimension standard du tatami. Encre et couleurs légères sur papier. Est-ce dans la même pièce ? dans le même temple ? Josetsu a représenté, vers 1413, un moine au bord d’une rivière tenant dans la main une calebasse au col étroit et un poisson-chat qui nage dans l’eau de la rivière. Le moine tente de comprendre comment pêcher le poisson avec une calebasse qui n’est manifestement pas faite pour cet usage.

Ergaël détache son regard du lavis. Il entend alors :

- Voici les jardins kare sansui.

Ergaël s’avance de quelques pas en direction d’Eitarô. La pièce se prolonge dans un jardin par la vaste ouverture des panneaux coulissants. Ou peut-être le jardin pénètre-t-il à l’intérieur de cette façon.

- Étonnant.

Ergaël sort sur la véranda. Il tente de lire le jardin sec, change de place le long de la galerie. L’impression contradictoire que lui procure cet ensemble de quelques rochers perdus comme des îles au milieu d’une mer de sable, l’amuse. C’est un curieux jardin que l’on ne peut que contempler de l’extérieur. Il est esthétiquement sensible à ce concentré d’univers que l’artiste a créé à partir de la mythologie, des croyances religieuses de sa culture japonaise. D’un autre côté, il ne peut se défaire d’un sentiment de rejet par rapport à cet espace curieux de pierres et de sable qu’il n’arrive pas à qualifier, mais qui lui semble si inutile, tellement nature morte. En même temps, il sait que le côté intemporel, immortel de cette reconstruction n’a pas encore fait son chemin dans son esprit au point de susciter une émotion. Il n’a pas encore trouvé les mots pour dire le jardin sec.

Il suit des yeux la rigole remplie de galets qui draine les eaux de pluie. Elle encadre le jardin de sable comme s’il s’agissait d’une peinture. Il compare la rondeur des galets au granulé du sable, qui fait plutôt penser à un gravier assez fin. Il se rappelle la sensation des pieds sur le tatami quand il a marché dans le temple, des pieds sur le bois de la galerie. Il est subjugué par la multitude des textures différentes qui s’offrent au toucher ou simplement au regard.

Il est seul. Il se promène sur la véranda, va regarder les deux autres jardins. Il s’amuse à compter les rochers et à trouver la combinaison 7 - 5 - 3, dont la somme est égale à 15, le nombre de rochers des 5 groupements du Ryôanji.

Puis, il s’assied par terre, sur ses talons, face à l’un des jardins. Il a choisi cet emplacement particulier pour l’alignement dans lequel il peut voir les groupements de rochers, disséminés et séparés les uns des autres par le tapis de sable, sur lequel un moine a tracé au râteau de curieuses rangées de lignes droites et de lignes courbes parallèles. L’étendue de sable blanc héritée de l’espace sacré placé au sud du temple shinto. C’est justement cette étendue de sable qui donne à voir les rochers. Ce vide. C’est le vide qui crée du sens chez celui qui contemple le jardin. Et plus tu réfléchis, plus te semble absurde toute pensée. Comme de chercher à prendre un poisson-chat avec une calebasse au col étroit.

Une idée lui vient brusquement, qu’il tente de chasser aussitôt. C’est absurde ! Il frissonne, submergé par un sentiment de panique. Déjà il entend les questions et les réponses d’un dialogue intérieur qu’il voudrait taire. Musique obsédante, envahissante, assourdissante. Ne plus penser, est-ce possible ? Penser à autre chose. Faire le vide. Je respire. Calme. C’est ça. Je suis de plus en plus calme. Ma respiration est de plus en plus lente. Bien. Ergaël rectifie son attitude pour être mieux assis. Il essaye de sentir son corps de plus en plus détendu, de plus en plus confortable. Puis, il regarde à nouveau le jardin. Son esprit se détache de ses sensations corporelles et se concentre sur le seul fait de voir. Voir sans aucune pensée, aucune appréciation, aucun commentaire en dehors de cette application qu’il met à regarder et voir. C’est tout. Il suit des lignes courbes qui encerclent chaque rocher comme une île au milieu de la mer. Une mer de sable striée de lignes droites, comme labourée de vagues. Il chasse même cette idée des îles et de la mer. Son regard passe sur l’un des rochers, sur un autre. Son champ de vision change en permanence : d’une vision d’ensemble limitée par l’angle des deux murs bas et les pins rouges qui dépassent au-dessus de la toiture de tuiles des murs, il passe à une vision parcellaire du jardin, un espace plus réduit, une direction, un cheminement. Puis, tel détail particulier. Son esprit amplifie alors comme le ferait un instrument d’optique, une paire de jumelles ou une lunette d’approche. Ou plutôt, dans cette vision détaillée qu’il a du paysage, il lit à la loupe, suivant encore des lignes, des chemins de sens, des itinéraires de pensée. Une pensée nouvelle et surprenante, très éloignée de notre pensée habituelle et cartésienne. Il fixe son regard dans une perspective de lignes sinueuses et de rochers.

C’est alors qu’il prend conscience de son immobilité. Son corps est complètement bloqué, fossilisé, minéralisé. Ergaël ne peut absolument plus bouger. Il n’a même plus la sensation de respirer.

Il est devenu inébranlable.

Il est devenu rocher. C’est tout.

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