La Maison Bleue

Depuis quelques mois, Kévin habitait dans la Maison Bleue avec ses parents et sa petite sœur Karine. Audrey, sa voisine, lui avait expliqué qu’ils habitaient une maison bizarre. C’était un peu avant qu’il prononce la comptine :
Maniguette
Perpète,
Gingembre
Va te faire pendre !
Après quoi, il avait aussitôt disparu… à Pompéi, juste avant l’éruption du Vésuve en l’an 79. Plus précisément, il était devenu esclave dans une cuisine romaine le 24 août 79, à l’aube. Sur le coup, il ne se rappelait plus rien de sa vie d’avant, plus rien de ce qu’il avait fait juste avant de disparaître de la Maison Bleue.
Au bout d’une journée de folle aventure à Pompéi, Kévin était revenu dans la Maison Bleue. À notre époque, il s’était écoulé seulement quelques minutes et personne ne s’était rendu compte de la disparition de Kévin ! Alors dire que cette maison est bizarre, c’est loin de la vérité. La Maison Bleue est une maison magique, voilà ce que pense Kévin à présent.
Mais pas la peine de lui demander de redire la petite comptine, Maniguette... ça, sûrement pas : Kévin a trop peur de repartir se balader à Pompéi ensevelie sous la cendre du Vésuve, ou n’importe où ailleurs dans l’espace et dans le temps.
D’après Audrey, qui habitait dans le quartier depuis plusieurs années, le locataire précédent, juste avant que Kévin arrive avec sa famille, était un vieil horloger à la retraite, qui n’arrêtait pas de dire Où ? quand ? comment ?
Quelque temps après son aventure, au printemps suivant alors qu’ils avaient 14 ans, Kévin avait invité Audrey, son amie, à visiter le grenier. C’est là, d’après Audrey qui semblait bien renseignée, que le vieil horloger avait son atelier de réparation des montres et des horloges. Mais, à l’époque, comme il était à la retraite, il ne réparait plus rien. Alors que faisait-il là-haut pendant des heures ? Mystère.
Évidemment, Kévin n’était jamais allé voir. Et encore moins la nuit. Et surtout pas après minuit.

Dans le grenier, vous pensez bien, il n’y avait plus rien. Même pas des cartons de vieilleries, de choses qui ne servent plus, d’objets cassés à réparer, des caisses de pièces d’horlogerie, des malles remplies d’ustensiles à naviguer en haute mer, une lunette astronomique, que sais-je ? Il n’y avait aucun meuble, rien, même pas un carton de livres. Le grenier était vide.
Kévin et Audrey n’avaient pas vu, posée par terre à l’entrée, sur la gauche, une lampe à pétrole. C’était ce genre de lampe-tempête qu’habituellement les marchands, en Afrique, suspendent au-dessus de leur étal, et qu’ils allument une fois la nuit venue.
Kévin et Audrey restèrent là sans rien dire, le temps de s’habituer à la pénombre, puis ils avancèrent de quelques pas et Audrey, qui venait de remarquer la lampe à pétrole, déclara :
- On ne peut pas réparer des montres et des horloges à la lumière d’une lampe à pétrole.
- Et puis, on ne fait pas un atelier dans un grenier, ajouta Kévin. Un grenier, c’est pour ranger tout ce dont on n’a plus besoin, mais qu’on ne veut pas jeter.
- Alors que faisait-il ici dans le grenier ? Que faisait le vieil horloger, la nuit, sinon de la magie ?
Kévin frissonna. Il était très déçu de constater que le grenier était vide, pas le moindre indice, un vieux plan mystérieux, un outil d’horlogerie étrange, des croquis accompagnés de notes incompréhensibles dans un carnet.
Tiré de ses pensées, Kévin sursauta quand Audrey déclara :
- Tu vois, c’est bien la preuve que l’horloger était un sorcier.
- Quoi ?
Kévin n’en revenait pas. Il éclata de rire, et finit par dire :
- Alors là, comme raisonnement tordu il n’y a pas mieux.
Mais Audrey se dirigea d’un pas assuré vers l’une des poutres basses de la charpente, se planta, les mains sur les hanches, et dit sans se retourner :
- Pas un sorcier, non. C’était un magicien !
- Ah...
Kévin s’approcha en se demandant ce que son amie avait encore inventé pour l’épater.
Mais sur la poutre, il y avait un objet poussiéreux qui paraissait être un livre.
- Allez, vas-y, attrape-le, dit-elle.
Kévin, qui était un peu plus grand qu’elle, se hissa sur la pointe des pieds et attrapa le livre.
- Pouah ! C’est dégoûtant, j’en ai plein les doigts.
Comme il n’y avait pas de chiffon au grenier, Kévin frappa énergiquement le livre pour chasser la toile d’araignée poussiéreuse qui l’enveloppait. Puis il donna le livre à Audrey et s’essuya les mains sur son pantalon pour se débarrasser de la toile d’araignée collante et répugnante.
- C’est un livre relié, dit Audrey.
Elle l’ouvrit. Ce n’était pas un livre imprimé. Tournant les pages, Kévin et Audrey constatèrent que le recueil était constitué de pages beiges un peu épaisses, recouvertes d’une belle écriture calligraphiée et de dessins techniques : des mécanismes d’horlogerie, des plans d’horloges anciennes, des croquis incompréhensibles au premier coup d’œil pour qui la mécanique n’était pas sa spécialité.
En fait c’était un manuscrit, un livre écrit à la main sur du parchemin, fabriqué à partir de la peau de mouton. Datant d’avant le début de l’imprimerie en Europe, ce livre avait donc plus de 500 ans.
En feuilletant le manuscrit, Audrey tomba sur une page où il n’y avait qu’un court texte. Kévin lut à voix haute : Un horloger est un seigneur du temps qui s’écoule régulièrement : tic tac tic tac tic tac.

Musique : Tic tac 1
Jetant un coup d’œil autour d’elle, comme s’il pouvait y avoir quelqu’un d’autre qui les observerait, elle soupira et referma le livre, proposant d’aller le lire en bas.
- On y verra plus clair, approuva Kévin.