A quoi tu penses ?

Ne me racontez pas d'histoires.

Ce qui est vrai : Il faut s'aérer les méninges de temps en temps. S'abrutir dans une besogne est complètement ridicule et surtout inefficace.

Ou ceci : Il faut changer d'activité, passer d'une occupation à l'autre, faire plusieurs choses en même temps. C'est le meilleur moyen de rester opérationnel et créatif.

Ou bien encore ceci : s'investir dans son travail, se concentrer sur sa tâche et ne faire que ça, voilà qui permet d'approfondir un sujet, de le traiter avec toute la rigueur voulue. Il faut rester vigilant, attentif, préoccupé, ne penser qu'à ça. Tout le temps. Partout. Il faut.

Et puis : La vérité c'est ce qui est vrai.

Mais qu'en est-il de la réalité ? La réalité, mesdames et messieurs, c'est ce qui existe vraiment.

Vraiment ?

Parfaitement !

Quoi par exemple ?

Vous tombez bien, à présent ceci : Il arrête son ordinateur, se lève, prend son anorak, sort de son bureau, traverse un couloir, arrive sur un palier, appelle l'ascenseur, attend.

Vague bruit de machinerie. Ouverture automatique de la porte.

Il entre dans la cabine, appuie sur le bouton RdCh et, juste après fermeture de la porte coulissante, il ressent un bref allégement dans les jambes. Puis, ne ressentant plus rien, il constate que son impression d'immobilité de la cabine est contredite par le décompte lumineux des étages au-dessus de la porte :

4... 3... 2... 1... 0... la porte s'ouvre d'elle-même.

Il sort, le hall d'entrée, la rue.

Maintenant, il marche sur le trottoir. Il marche, le regard plongeant. Ni arbre, ni lampadaire sur son trajet, les gens font un écart au dernier moment. Il marche d'un pas régulier [un peu plus lent peut-être que s'il n'était pas perdu dans ses pensées. Perdu dans ses pensées : qui peut dire cela ? Est-ce encore la réalité ?].

Maintenant, il marche sur le trottoir.

Nous l'avons vu éteindre l'ordinateur et partir. Il semble perdu dans ses pensées. Et nous n'avons toujours pas décrit la réalité : en réalité, ni vous ni moi ne sommes là (où ça ?) pour constater quoique ce soit. Et lui où est-il ? Qu'a-t-il vu ? entendu ? ressenti ? Absolument rien de ce que vous avez lu, de ce que j'ai écrit : il était perdu dans ses pensées.

Et pendant ce temps, il fout le camp !

Je vous fais courir...

Ah ! le voilà, passant à travers les passants qui s'écartent sur son passage. Les gens l'évitent automatiquement. Il semble que personne ne fait attention à rien, ni lui, ni eux. Pourtant, ils regardent, c'est clair, ils regardent tous autre chose. Autre chose que la réalité, une réalité que personne, ni eux, ni vous, ni moi ne percevons. Nous imaginons tous quelque chose, chacun une réalité différente. Chacun invente sa propre réalité, qui n'existe que pour lui, que pour elle.

Il marche.

Le temps ? (vous voulez dire la météo ?) Quelle importance, vous avez lu "anorak", c'est suffisant pour l'instant.

Brusquement, il s'arrête.

Il a porté sa main gauche sur son visage, les doigts appuyés au-dessus des yeux. S'il voyait quelque chose qui existe vraiment, il verrait ses chaussures ou juste devant. Mais sur le trottoir, juste devant, il n'y a rien, rien de particulier, ni carte bancaire, ni revolver, ni SDF, ni romarin en fleurs, ce genre de choses, rien.

Dans un film on se dirait : tiens, il a oublié quelque chose à son bureau, un objet, une chose urgente à faire; ou il se rappelle un rendez-vous; ou il a une idée, il vient de trouver une solution à un problème; ou quoi ?

Mais non, tout de suite, rappelez-vous, on ne parle que de la réalité, de ce qui existe vraiment.

Il est là, immobile au milieu du trottoir (au milieu ?). La main sur le front, il est face à quelqu'un qui le regarde en souriant. Il s'est arrêté pile devant une passante, qui, venant à la rencontre, s'était immobilisée quelques instants avant lui.

Quelques instants immobiles, elle et lui.

Et puis la main retombe, le visage se relève. Encore un instant. Il voit le sourire (d'elle) : ça se voit sur son visage (à lui) qui s'illumine, il entend :

- Vous n'avez pas trouvé la solution.

- A vrai dire, non.

Voilà. Maintenant vous savez ce qu'est la réalité, quels sont les faits, ce qui s'est vraiment passé : dans le détail, c'est compliqué : une succession de petits événements qu'il faudrait décomposer, pas simplement dire : il est sorti de son bureau et, dans la rue, par hasard (c'est réel, ça ?), il est tombé sur elle. Ou elle sur lui ? et là, ça se complique encore plus. La réalité est secouée de tremblements.

Si vous voulez un autre exemple de réalité, je peux vous raconter la même chose : ce qu'elle faisait juste avant la rencontre.

Je peux vous raconter. Mais non, on ne va pas recommencer l'histoire. Vous le savez : parfois on aimerait bien, mais on ne peut pas recommencer. Repartir à zéro. On avance, on avance. Faut suivre, c'est tout. Tant pis, j'ai commencé par lui. Déduisez ce que vous voulez.

Il a l'air godiche sur son trottoir, souriant au visage souriant. D'elle c'est un visage épanoui, moqueur, affectueux : allez-y déduisez, puisque vous ne savez pas lire autrement que de manière logique, rationnelle, disciplinée. Faites-vous les idées que vous voulez. Mais surtout ne vous laissez pas aller, gardez le contrôle de la situation, pas de distraction. Ce n'est pas une musique, c'est un livre, appliquez-vous.

Là tout de suite, il a oublié son problème, l'esprit submergé de questions et sentiments contradictoires.

Elle dit, elle prend son temps pour dire, on dirait qu'elle parle à un enfant :

- C'est normal, pour trouver, il faut faire. Marcher ne sert qu'à vous enfermer dans vos idées. Celles qui n'ont rien donné.

Elle penche la tête, attend.

- Oui, mais faire quoi ?

En prononçant le point d'interrogation, il sent que son visage s'empourpre brusquement. Il sent le coup de l'émotion sur son nez, les yeux.

- L'amour, par exemple.

Non, alors là pas question. On ne commence pas une histoire par une scène d'amour. Vous ne vous rendez pas compte, qu'est-ce qu'il va dire maintenant ?

Lui :

- Ici ?

Et elle ? lui prenant la main :

- Sûrement pas !

Ah ! vous voyez.

Non, et vous voulez voir; alors là, je ne vous suis pas. Faites comme vous voulez, inventez l'histoire que vous voulez, mais sans moi.

Oh je vous l'accorde, c'est possiblement une histoire vraie.

Une réalité toute nue.

Elle se déshabille.

À vrai dire, c'est envisageable, je vous le concède.

Ils sont au lit, sur la moquette, sur le sable, dans l'herbe, je vous laisse poursuivre cet inventaire des lieux disponibles, qui vous dit que c'est à Paris ? Ascenseur trottoir, c'est ça ?

Ils s'occupent l'un de l'autre. Ils sont frénétiques ou lascifs ou sensuels ou intimidés, choisissez, plan séquence, montage alterné, gros plan, ils se regardent, se caressent, s'embrassent, musique, ils transforment la réalité en scène d'amour. À votre idée. Rappelez-vous. Imaginez. Fantasmez. Je vous laisse poursuivre à votre gré.

Je vous laisse écouter entendre, regardez voir, sentir et ressentir ce que vous voulez.

À tout de suite (c'est vous qui passez au chapitre suivant).

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