À quoi tu joues ?

- Dis, tu joues ? c'est ton tour.

Véronica est perdue dans ses pensées. Son regard lâche une tache colorée, bleu, jaune et vert, au loin, se tourne vers sa copine, touche son visage, glisse vers le jeu dessiné à la craie par terre, s'arrête. Une histoire d'Enfer où il ne faut pas mettre les pieds et de Paradis chéri.

- C'est à moi ?

La copine lève les yeux d'un faux air excédé, les autres pouffent de rire, Véronica avance à contrecoeur et joue mollement. Évidemment, elle perd.

- T'es éliminée ma vieille. Bon, à toi Angèla, dépêche.

Véronica s'écarte de quelques pas. Elle regarde à nouveau vers le grillage, au loin. Elle regarde quelqu'un que personne ne voit, debout, à l'écart des autres. C'est quelqu'un posé là par hasard, ayant acquis une longue habitude, déjà, de la transparence. C'est quelqu'un qui n'existe pas, dans cette cour de récréation. Et ailleurs non plus.

Véronica est fascinée par cette solitude, elle ne voit que ça depuis un moment.

Véronica hésite à franchir la distance qui la sépare de ces mains d'enfant plongées dans les poches de cet anorak bleu, jaune et vert, là-bas, contre le grillage, à l'écart du tourbillon des jeux des enfants, à l'écart de la vie collective.

Puis, Véronica fait un premier pas vers Alexeï.

Un autre.

Elle a bougé de deux pas. Ce ne sont pas les pas de tout à l'heure, lorsque c'était à son tour de jouer. La situation, pour elle, a complètement changé. Elle a transformé, en deux pas hésitants, son monde à elle, ici dans cette cour d'école, en ce matin d'hiver. Maintenant elle marche. Mue par une force invisible, elle avance. Elle avance vers son avenir, vers ce qui va se passer là-bas, elle n'en sait rien encore. Elle traverse les jeux turbulents des enfants. Elle passe littéralement à travers. Elle est devenue invisible, elle aussi.

Elle s'approche, s'installe à côté de lui. Elle ne dit rien. Ils regardent jouer les autres. Alexeï et Véronica regardent tous ces jeux qui se croisent, qui se bousculent, s'interrompent, reprennent, s'achèvent momentanément, sur une victoire, une défaite, ces jeux qui recommencent.

Ils n'entendent pas ce que disent les autres, les cris des enfants victorieux, les hurlements de l'enfant en colère, les pleurs de l'enfant tombé à terre, les protestations de l'institutrice qui réprimande, les consolations. Ils n'entendent pas cette musique acousmatique de la vie à l'école, pendant la récré.

Debout l'un à côté de l'autre, Alexeï et Véronica écoutent autre chose.

C'est une musique silencieuse qui vient du coeur, qu'ils écoutent.

C'est un avenir incertain, troublant, inexistant, qu'ils essayent de discerner. Un avenir qu'il va falloir inventer.

Maintenant.

Et ensuite. Et encore.

Tous les jours.

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