Bon balayez !

Badh posa les mains sur le volant de sa voiture. Presque au sommet. Bras tendus. Il regardait droit devant, à travers le pare-brise. Devant, il n'y avait rien à voir. Juste une voiture garée derrière une autre un peu plus loin. Le long du trottoir. Sous les platanes. Badh, le regard perdu dans le vide, ne voyait rien. Il regardait devant lui, mais ne voyait rien. Il ne voyait pas la contravention glissée sous le balai d'essuie-glace. Celui de droite, côté passager, près du trottoir.

Au bout de quelques instants comme ça, plusieurs minutes peut-être, allez savoir, on perd la notion du temps dans ces moments d'hypnose, les perceptions se réduisent à pas grand-chose pendant qu'on est perdu dans ses pensées, on ne voit plus rien pendant qu'on se parle dans sa tête, on n'entend plus rien pendant qu'on imagine des choses, plus rien de la vie ordinaire, c'est ça, la vie ordinaire, la vie de tous les jours... La banalité quotidienne est remplacée par une autre réalité. Dans la tête. La réalité des idées, croyances, certitudes, pensées, souvenirs, phantasmes, créations de l'imagination. Croyances et certitudes, où est la différence la plupart du temps ? Imagination, cinéma, théâtre, dialogues radiophoniques. Cette réalité-là efface l'autre. La dure réalité des objets, des choses, des gens, des amis, de la famille, des relations de travail, de telle ou telle personne en particulier. C'est ça : chaque singularité de l'être en particulier ! Le lampadaire. Ça fait mal un lampadaire. On n'imagine pas avec quelle force ça vous envoie valdinguer par terre. Quand on marche tranquillement sur le trottoir. Sans embêter personne. Un arbre aussi ça peut vous rentrer dedans. Ou l'inverse. C'est pour ça qu'on les a coupés, autrefois. Les arbres au bord des routes. La nationale  7. On s'arrêtait à Montélimar pour acheter une pogne. Quand on descendait à la mer. Direct : Tournay Montélimar. Une pogne de Romans. Elles étaient meilleures à Montélimar. C'est ce que disait mon père. J'aime bien la pogne. Plus loin, plus loin dans le Midi. Mais c'était avant les pognes. Du temps des arbres au bord de la nationale 7. Plus loin, il y avait ce village à plumeaux. Les boutiques à souvenirs de la nationale 7. Des balais. "Bon balayeeeez ! Bon balayeeeez !" criait ce vieux marchand ambulant. Dans la poussière des rues de Niamey. Beaucoup de poussière à Niamey. Pas beaucoup d'aspirateurs. Des balais à balayer la poussière des rues en terre, la poussière des cases africaines. Toute cette poussière colorée : rouge. Rouges, jaunes, verts, violets, bleus, oranges : des balayettes colorées, des plumeaux à poussière, toute cette ménagerie multicolore pendue au vent parfumé de la Provence. Le Midi. Le Ventoux. Mornas, peut-être ? Mon père klaxonnait quand on croisait un autre caravanier. Pas beaucoup de caravanes sur la nationale  7 à cette époque. Ni sur les autres routes des vacances. Des vacances en caravane. On s'installait sur le sable. Juste à la limite. Avant de s'ensabler. Ou sous les pins. Quand il y avait un emplacement de caravane. Juste devant la mer. La mer qui fait des vagues sur le bord du rivage. Le matin, le soir, toute la journée. Le bruit des vagues, le bruit du vent. Les cigales dans les pins. On ne sait plus. On n'y fait pas attention. On ne fait attention à rien, dans sa tête. Et pourtant, c'est là quelque part. Tout ce bruit des choses. Ce bruit de vent. Du vent. Rien. Mais ça revient. Tout le temps. Quand on s'y attend le moins. Vous êtes un petit garçon, une petite fille. La vague vous prend sous les genoux. Comme votre papa. Elle vous prend dans ses bras. Ce n'est pas pour vous faire sauter dans les nuages. Là vous riez : encore, papa, encore ! Non. Elle vous roule la vague. Elle vous fait tourbillonner comme un petit caillou. Vous croyez qu'elle va juste jouer et vous déposer là, sur le rivage ? et bien non, elle vous roule, elle vous soûle, elle vous asphyxie, elle vous fait boire la tasse. Vous ne savez plus où vous êtes. Vous ne savez plus rien. Vous ne savez pas que c'est vers le large qu'elle vous emporte, la vague. On croit toujours des choses. C'est plus fort que soit. Alors autant se raconter ses propres histoires. Au moins celles-ci, elles vous rassurent. Pendant que vous coulez à pic.

Bon, je vais où maintenant ? se dit Badh au bout d'un moment. Au bout de quelques instants comme ça, plusieurs minutes peut-être, allez savoir.

On perd la notion du temps qui passe. On a tout son temps. On a toute sa vie. Dans sa tête.

Il baissa les yeux sur le volant, tourna la clé de contact. Le moteur démarra. Il passa la première, desserra le frein à main. Il regardait dans le rétroviseur extérieur. Dès qu'il estima qu'il avait le temps, il clignota et se faufila dans la file de voitures.

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