Les îles
Quand Manman Doudou se réveilla, toujours enfermée dans le Flacon aux poissons, elle entendit le bruit des vagues. Puis elle sentit que le Flacon aux poissons était ballotté de-ci de-là, comme un petit bateau au milieu de l’océan.
- Y a quelqu’un par ici ? demanda-t-elle à tout hasard.
Sa voix sortait amplifiée par l’ouverture du flacon et personne ne pouvait se douter qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur, parce qu’il semblait que le flacon parlait. Et le flacon parlait avec une voix de bouteille.
Comme par hasard, un requin passa par là, juste au moment où Manman Doudou avait demandé s’il y avait quelqu’un par ici.
- Oui, répondit le requin, il y a moi et j’ai très faim. Est-ce que tu es bonne à manger ?
Trompé par la voix de bouteille, le requin croyait que le Flacon aux poissons, qui flottait à la surface de l’océan, était une flacon, un flacon fille. Et que la flacon lui parlait avec une voix de bouteille. Et tous ces beaux dessins colorés de poissons sur le flacon avaient mis le requin en appétit.
- Eh, toi là-haut, tu es bonne à manger ? répéta le requin affamé.
- Ah non, pas du tout ! protesta Manman Doudou au fond du Flacon aux poissons. Et elle demanda : Mais d’abord, on est où ?
- Au milieu de l’Océan Pacifique, dit le requin. Mais rassure-toi, il y a des îles pas très loin d’ici. Si tu veux, je t’emmène.
- Bon d’accord, mais tu ne nous avales pas ?
- C’est promis, dit le requin en se demandant pourquoi elle avait dit nous.
Le requin se dit que cette flacon fille était légèrement prétentieuse. Prétentieuse ou facétieuse ? Snob ou précieuse ? se demandait le requin. Et tout en continuant ses méditations lexicologiques ou nominalistes, allez savoir, il emporta le Flacon aux poissons, avec Manman Doudou dedans, jusqu’aux îles. Arrivé près d’une jolie plage de sable, il poussa le Flacon aux poissons d’un coup de queue. Le Flacon aux poissons surfa sur les vagues et s’échoua sur le sable chaud.
D’un seul coup, tout est devenu immobile et Manman Doudou n’entendait plus que le déferlement des vagues sur la plage. Au bout d’un moment, comme elle n’avait plus l’habitude d’être tranquille dans un flacon immobile, elle eut le mal de mer. Tout se mit à tanguer et Manman Doudou dansa la soukousse entre les parois du flacon, sur un air de musique zaïroise qu’on n’entendait pas.
Et au moment où elle n’avait plus la tête qui tourne, pfouiiit… le Flacon aux poissons s’envola à nouveau dans l’air, avec des cris d’enfants :
- Moi, moi, moi...
Tout le monde voulait attraper le joli flacon bleu et blanc, avec des poissons colorés dessinés dessus.
Alors Manman Doudou piqua une colère et s’écria :
- Bon, ça suffit comme ça, les enfants ! On me repose par terre. Doucement. Sur le sable.
Il faut dire que Manman Doudou avait très chaud, trop chaud même, au fond du Flacon aux poissons.
Et tout d’un coup, silence. Et puis une voix d’enfant :
- Incroyable, une bouteille qui parle.
C'est ainsi qu'une longue, longue, longue conversation s’installa entre Manman Doudou, enfermée dans le Flacon aux poissons, et les enfants, assis en rond autour de "la bouteille", comme avait dit l’un d’eux. Manman Doudou leur expliqua que ce n’était pas une bouteille rejetée par la mer, mais un flacon magique, qui s’appelait le Flacon aux poissons. Il faut se rappeler que tout le monde croyait que c’était le flacon qui parlait.
Manman Doudou leur expliqua la vérité, tout ce qui lui était arrivé.
Quand la nuit tomba sur l’île de l’Océan Pacifique et que les étoiles brillèrent au-dessus de leurs têtes, les enfants écoutaient encore l’histoire de Manman Doudou et de son flacon magique.
Mais personne ne pouvait voir Manman Doudou.