Ella Cimino et Martin Coppola
Ella, la grand-mère paternelle de mon épouse, était une femme énergique au caractère très marqué. Il fallait filer, vite et sans rouspéter. Nous bien sûr, mais son mari aussi, Martin. Pour autant, je la trouvais super. Ni commandante, ni tyrannique comme on aurait pu le craindre. Bien au contraire, on était attiré par sa présence et il semblait qu'on obéissait à des ordres non donnés ou du moins consentis par avance, que tout ce qu'on faisait était logique, juste, simplement ce qui convenait à la bonne marche des choses. Les corvées habituelles devenaient un jeu. J'adorais la compagnie d'Ella, que je me remémore avec un grand plaisir. Mais là encore, je me rends compte de ma fascination, comme au cinéma, vous avez vu le film et vous ne savez pas quoi dire : par où pourriez-vous commencer ? Expliquer, vous voulez rire : expliquer quoi ? Expliquer le plaisir que vous avez d'être en présence de quelqu'un. Vous savez expliquer l'amour, vous ?
Grand-père Martin était un ancien du Vietnam. Il n'en parlait jamais, sauf pour dire : On ne peut pas imaginer l'enfer sur Terre. Moi j'ai vécu l'apocalypse. Ella et lui étaient faits pour vivre ensemble : elle aussi était loin d'avoir connu le paradis, mais elle parlait peu de sa vie passée.
Avant de connaître Martin, il semblerait qu'elle ait été prostituée, puis tenancière de bordel et qu'elle ait vécu des événements terribles, un autre tremblement meurtrier de l'Histoire : elle aurait participé à une révolte d'immigrants venus d'Europe de l'Est, contre les riches propriétaires de bétail qui estimaient que les terres étaient à leur disposition. Ceux-ci avaient recruté Franck Leone, un tueur impitoyable et sa bande, pour régler le problème. Tous ces pauvres gens ont été exterminés. Terrible.
Quand je pense à Martin, j'entends cette musique qu'il écoutait en faisant la sieste, une musique de fin du monde avec un curieux bruit d'hélicoptère en fond sonore.