Quand ça finit quand même par finir,

parce que les histoires ont une fin, même pour ceux qui ont faim de savoir et veulent voir la fin, qui voudraient qu'on leur dise que le récit continue, qui demandent qu'on raconte le conte, encore et plus encore, qui se sentent perdus quand on ne leur dit rien, mais qui n'entendent pas raison sous le coup de l'émotion. Non pas fin, s'il te plaît, continue la chanson, sinon t'es mort et plus encore. Non et non et non et n'éteins pas la lumière avant de partir.

On voudrait s'endormir en cours, avant que le conteur arrive à la fin, c'est trop triste quand c'est fini, on reste là sur le bord du rêve, en équilibre, sans savoir de quel côté on va tomber, trop dure la chute dans l'obscurité, de l'histoire très passée, plongée en apnée en silence cotonneux, le silence des mots morts, des phrases fracassées. C'est comme perdre un être cher, vous devez faire le deuil de l'histoire et ce n'est pas facile.

Je vous parlais de la dispersion des histoires quand sonnent les douze coups, lorsque vous avez trébuché là, oui, là avec la main, je vous ai vu cliquer là, et vous savez quoi, bien sûr vous savez : le paragraphe a disparu, comme ça Pfffuit !... et vous ne pouviez plus lire le texte, terminé, Khattam-Shud, de l'autre côté, comme moi. Ecoutez, ne vous vexez pas mais ça me fait rire, non pas que je sois content de ce qui vous arrive, mais tout de même, nous sommes deux maintenant, trois, quatre, douze peut-être, que ne ferait-on pas pour ne pas être seul. C'est vrai, j'ai fini par vous attraper, désolé, ce n'est pas bien méchant, je suis un enfant, mais vous aussi, sinon non. Mais clic clac, y a pas photo, vous avez bien cliqué là, pourquoi je vous dis tout ça ?

A mon corps défendant, je suis bien obligé de reconnaître que mon passé a beaucoup plus d'importance que je ne le voudrais.

Et, là-je-trébuche à nouveau, sur ces étés de mon enfance dans cette grande maison à la campagne, je dis bien que je-trébuche-là, sur l'une de ces petites vexations, qui nous démolissent quand on n'arrive pas à exister dans le regard de l'autre. On a beau se dire que ça n'a plus d'importance, qu'il faut passer la main, peut-être que mettre le doigt dessus et appuyer changera quelque chose. Et bien oui, ça change TOUT ! Essayez, vous verrez. Et si vous ne voyez rien à cet instant, c'est désespérant, si vous persistez à rester du bon côté, à lire et lire et lire, comme si papier imprimé, alors là je ne sais plus quoi vous dire.

Mais nous n'en resterons pas là, sur cette note tristoune, sur des remords ou des regrets, sur des morts qu'on regrette, des apparus qu'ont disparu, nous trébucherons là, encore une fois, sans toucher du bois, et encore et encore s'il le faut, si on n'arrive pas à passer du premier coup, si l'on n'entend pas cette musique qui sonne médiéval, Rondena, avec cette pensée de Gaspar Claus qu'il faut construire des frontières, un territoire pour pouvoir jouir d'une liberté à l'intérieur de cet espace fermé ; à l'opposé, celui qui n'a pas de limites ne peut jouir de sa liberté puisqu'il ne peut lui donner de forme.

Territoires d'histoires, espaces landes parcourus par vent, mots envolés tombés des arbres, paroles dispersées en mémoire oubliés. Il est possible que vous déchantiez, à voir vos proches, squelettes, rire et s'amuser comme (oui, dites-le), avec boutons cousus les yeux fermés ne peuvent lire. Qu'entendez-vous par là ? me direz-vous. Mais c'est fou, c'est tout ! C'est la vie ici, sur terre, restez-y. Et puis, Coraline, Alice, Belle, vous y croyez ? Alors pas de souci. C'est fini, je n'en dirai pas plus.

Voilà, maintenant vous savez tout, à vous de passer ou non, à vous d'explorer les autres côtés du monde. Avouez, ne sentez-vous pas monter en vous une jouissance toute particulière, à faire maintenant ce que vous faites tous les jours sans y prêter attention, passer du rêve à la réalité, du réel à l'imaginaire, à tout moment.

Et quand on vous surprendra perdu dans vos pensées, à ceux qui, moqueurs, vous diront reviens sur terre, vous répondrez du clic au clac, avec un grand sourire compatissant : C'est complètement idiot, sur Terre, j'y suis déjà !

Comme toi. Pour le moment.

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