Mamy et les Burgondes
La cuisine de Mamy. Ambiance de repas en préparation, avec le soleil et les bruits de la campagne qui entrent par la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse dominant le jardin en contrebas.
Brusquement, la porte intérieure qui sert d’entrée habituelle de la famille par le garage et la cuisine, s’ouvrit.
- Bonjour Mamy !
- Oh ! tu m’as fait peur, sursauta Mamy en se retournant.
Elle avait passé un magnifique tablier à fleurs par-dessus sa robe sombre et tenait dans ses mains son rouleau à pâtisserie sur lequel la pâte d’une tarte, préalablement étalée, avait été grossièrement enroulée. Alfrèdo embrassa sa grand-mère.
- Tu es tout seul ? demanda-t-elle en se retournant vers la table en formica recouverte de farine. Sur un cercle métallique placé au centre d’une plaque beurrée, elle déposa délicatement sa pâte, en déroulant le rouleau à pâtisserie.
- Oui, tu sais bien que les autres ont cours le samedi matin. Maman a dit qu’elle repasserait me prendre ce soir.
Ensuite, elle façonna sa tarte avec les doigts en plaquant la pâte dans ce moule amovible.
- Pas trop de monde sur les routes, ce matin ?
- Ouais, ça allait ; on a foncé avec maman, on a mis 14 minutes pour venir.
- Vous faites attention ? quand même.
Puis, elle découpa le surplus d’un coup de rouleau sur le cercle et rassembla immédiatement les restes de pâte en une petite boule qu’elle posa sur la table.
- Tu fais une tarte, Mamy ?
- Oui, répondit-elle avec une petite plainte mêlée d’un léger reproche dans la voix, je pensais bien que, les uns ou les autres, vous viendriez faire un petit tour par ici aujourd’hui.
Elle commença alors à disposer en bon ordre les morceaux de pommes qui attendaient sur une planche : elle avait émincé chaque pomme après l’avoir épluchée et en avoir ôté le trognon.
- Attends, j’t’aide.
- Vas d’abord te laver les mains !
Bruit de chaise remuée, puis d’eau qui coule.
Alfrèdo se lava les mains dans l’évier de la cuisine et les essuya avec un torchon à carreaux vert et blanc, qu’il reposa où il l’avait pris, sur le dossier d’une chaise ; puis, il continua à disposer les morceaux de pomme en cercles concentriques, comme avait commencé sa grand-mère, tandis qu’elle enveloppait son surplus de pâte dans le papier-alu de la plaquette de beurre qu’elle avait utilisée pour faire sa pâte brisée. Enfin, elle rangea le tout au frigo, avant d’aller vérifier le réglage de son four.
- Je suis venu tondre ta pelouse, Mamy.
- Oh ! quelle bonne idée, l’herbe pousse si vite en ce moment, répondit Mamy d’un air enjoué. Mais elle se reprit, inquiète : Tu es sûr que tu n’as rien d’autre à faire de plus intéressant ?
- Oh non, j’t’assure.
- Comme il fait beau... hésita-t-elle.
- Justement ! c’est pour ça. J’peux la mettre au four ?
Mamy ouvrit la porte du four, tandis qu’Alfrèdo enfournait la tarte aux pommes. Il l’avait recouverte de sucre semoule et de noisettes de beurre, selon la tradition familiale héritée de son grand-père et de son arrière-grand-père.
- Alors, écoute : tu tonds la pelouse ce matin, et cet après-midi je t’emmène à une exposition de peinture...
- Chica ! mon exposé, j’avais complètement oublié mon exposé.
Mamy, qui s’était habituée, par la force des choses, au langage créatif d’Alfrèdo, ne releva pas sa nouvelle interjection.
- J’ai un exposé sur les Burgondes à faire pour la semaine prochaine et je n’ai rien préparé : je n’sais pas quoi dire.
- Ah !.... si tu ne sais pas quoi dire, alors c’est facile, moi je sais.
- Oui, mais c’est moi qui dois faire l’exposé, pas toi, Mamy.
- J’ai une idée, comme dit ton frère. Cet après-midi, je t’emmène à St Maurice d’Agaune et je t’explique tout ce que tu veux en route. As-tu apporté ton ordinateur ?
- Balou ? oui, bien sûr.
- Alors ? Marché conclu ?
- D’accord Mamy, je fonce faire ta pelouse. C’est où ça ? St Maurice d’Agaune.
- En Suisse, mon chéri, au bout du Lac Léman à la limite des cantons de Vaud et du Valais. Tu verras, c’est très intéressant. Ne t’inquiète pas, je vais passer un coup de fil à ta mère pour lui dire que je te ramènerai directement chez toi ce soir, peut-être un peu tard ; enfin, on verra. Je t’appelle dès que le repas est prêt : on mange, et après on file en vitesse...
Alfrèdo enfila un vieux jean rapiécé, ainsi qu’un pull raccommodé. De la cave, par la porte qui donne direct sur le jardin, il sortit la tondeuse, la bascula, puis la redressa : aucun bruit, réservoir vide. Il retourna à la cave faire le mélange à 5 % d’huile et d’essence, comme pour les moteurs à deux temps des mobylettes.
Après avoir rempli le réservoir, il démarra la machine qui se mit à toussoter, puis à pétarader. Il commença à tondre, mais s’arrêta bientôt pour enlever son pull, car il était déjà en nage avec la douce chaleur humide qui régnait sur la pelouse, en contrebas de la maison.
Bruit de tondeuse. Alfrèdo n’entend plus rien d’autre.
Alfrèdo prit grand soin d’éviter les massifs de marguerites et de rudbéckias. Il se tint à distance de la multitude de plants de fraises des bois qui florissaient sur un tapis d’aiguilles et de lierre rampant à l’ombre du grand cèdre de l’Himalaya, dont les branches basses allongeaient, sur 4 à 5 mètres, leurs longs doigts tendus. Il contourna également les forsythias qui avaient déjà passé leur floraison depuis longtemps. Il se méfia aussi de certaines zones incertaines, où il ne voyait absolument rien, que de l’herbe, mais qui dans son souvenir éveillaient des vieilles remontrances, d’anciennes vexations. Du genre, mais enfin, ouvre un peu les yeux, tu n’as pas vu que... tu n’as pas vu les... Eh bien non, il n’avait pas vu.
De fil en aiguille, la surface à tondre se trouvait ainsi notablement réduite par les attentions et les craintes d’Alfrèdo, ainsi que par son impatience d’en avoir fini au plus tôt.
Silence de la tondeuse ; Alfrèdo, un peu assourdi au début, entend à nouveau les bruits de la campagne.
À l’ombre des 3 bouleaux, dont les premières branches formaient une voûte au-dessus d’une zone d’herbe rase, qui n’avait jamais besoin d’être tondue, Alfrèdo contempla son oeuvre, vérifiant au passage s’il n’avait rien oublié.
Quand, depuis la terrasse, l’appel impératif de Mamy retentit dans la propriété, il devait être à peu près 11h30, Alfrèdo avait largement eu le temps de finir son travail et de ranger tous les outils qu’il avait sortis au fur et à mesure des besoins. Et l’appel de Mamy se perdit dans la campagne, car Alfrèdo était, à cet instant précis, sous la douche. Il avait bien transpiré, à tondre la pelouse avec toute l’énergie fougueuse d’un garçon en pleine forme, impatient de vivre une journée imprévisible.
Avec Mamy, il fallait s’attendre à tout.
Bientôt, il émergea dans le séjour, une pièce vaste, assez encombrée par les meubles de famille, une table entourée de chaises, deux buffets, une bibliothèque, des fauteuils et un canapé contemporains entourant une table basse couverte de livres et de revues, des tables roulantes envahies de plantes vertes et de pots de fleurs, télévision, chaîne Hi-Fi, lampadaire et tout ce que l’on peut laisser traîner, qui témoigne de la vie de la maison et finit par s’accumuler au fil du temps.
Le séjour était largement éclairé par des baies vitrées, donnant au soleil levant et plein sud sur la végétation luxuriante du jardin de Mamy. Une trentaine d’années d’effort avaient suffi à transformer un champ à vaches en une sorte de jungle où s’enchevêtraient une multitude de fleurs en massifs, d’arbustes et d’arbres, lesquels devaient être d’une taille tout à fait raisonnable d’après les pépiniéristes, mais avaient dû particulièrement apprécier les soins attentifs de Mamy. En effet, malgré des tailles intransigeantes, surtout les noisetiers, ils s’épanouissaient majestueusement, filtrant au passage une bonne partie du soleil d’hiver à travers les ramures défeuillées. Des arbres dont on appréciait la fraîcheur de l’ombrage, sur la terrasse, l’été.
- Ah ! te voilà, où étais-tu donc ? tu ne pouvais pas répondre ?
- Tu m’as appelé, Mamy ? j’étais sous la douche.
- Parfait, parfait, c’est bien ; alors tu as fini de tondre la pelouse ?
- Oui. Elle en avait besoin.
Mamy n’en revenait pas : il avait pu tondre la pelouse en aussi peu de temps ? avec tout ce qu’il y avait à faire ? Alfrèdo souriait. Il faut dire que pour une Mamy particulièrement distraite, qui se laisse vite absorber par sa tâche, le temps passe toujours à une vitesse astronomique. Cela lui valait régulièrement des odeurs de brûlé et parfois une casserole complètement carbonisée.
Les bruits de la campagne entrent avec la chaleur du soleil par les portes-fenêtres ouvertes. De temps à autre, un meuglement lointain de vache vient se mêler aux gazouillis des oiseaux, que domine l’appel incessant d’un couple de mésanges charbonnières. Elles doivent nicher à proximité.
Le repas se déroula de la façon habituelle : les petits plats dans les grands. Comme il ne fallait pas mourir de faim, il y avait dix fois trop à manger. Naturellement, la tarte aux pommes était une merveille, comme d’habitude.
Mamy se pomponna vite fait, ce qui prit tout de même un certain temps, tandis qu’Alfrèdo rangeait une ribambelle de babioles éparpillées à droite, à gauche, en grand désordre sur la terrasse, fermait les portes-fenêtres ouvertes au grand air pur et aux esprits de la nature, sur 3 côtés de la maison, avant d’ouvrir tout grand la porte du garage et le portail d’entrée.
Alfrèdo attendit encore quelques longues minutes à regarder d’un oeil distrait cette grosse bâtisse lourde et trapue, au toit à quatre pentes, largement débordant sur les côtés les plus longs, que ses grands-parents maternels avaient fait restaurer en respectant son architecture caractéristique des fermes baujues, ces fermes du massif des Bauges.
Au-dessus de la route, un verger de pommiers monte doucement en direction des pentes boisées et raides du Semnoz. Quelques vaches blanches, tachées de marron ou de noir, broutaient paisiblement un peu plus loin, au-delà des châtaigniers.
Bruit de voiture qui sort du garage.
Quand Mamy eut sorti sa ZX crème, il fallut tout refermer, portail et garage, avant de partir pour de bon dans cette nouvelle aventure. L’horloge digitale de la voiture indiquait déjà 12h43.
- Mais Mamy, tu pars dans la bonne direction ?
- Oh ! ça ne fait rien, je vais tourner un peu plus loin...
En effet, après quelques lacets qui montent en direction du col de Leschaux, Mamy bifurqua sur la gauche et s’enfila par une route étroite qui descend en direction de Sévrier, se faufilant entre les fermes à flanc de coteau et les résidences noyées dans la végétation.
- Ça n’te fait rien, Mamy, si j’ouvre la fenêtre ?
Un chien aboie au passage de la voiture devant une ferme fleurie.
Alfrèdo préférait l’itinéraire direct qui descend depuis Machevaz : un panorama extraordinaire de montagnes s’étalait alors devant eux, d’un bout à l’autre de cette partie du lac en contrebas, qui s’étend d’Annecy au Château de Duingt.
En réalité, de chez Mamy on voit presque la même chose : les falaises du Parmelan, le Veyrier, au-delà du col de Bluffy, les Dents de Lanfon, la Tournette et les sommets voisins qui semblent toucher le Roc des Boeufs de ce côté du lac.

Le lac d'Annecy, photo Dominique Bouchut.
De chez Mamy, Alfrèdo voyait également la constellation frémissante au soleil des minuscules maisons des villages sur les pentes boisées de la montagne, jusqu’au Château de Menthon. Cette Voie Lactée aux sonorités cristallines stoppait net, avec un coup de tonnerre, au Roc de Chère. Sortant du lac dans un bouillonnement terrifiant, c’est une baleine crépue que ses yeux d’enfant avaient vue.
Quelque part entre Bluffy et Menthon, c’est là qu’habite Mélodie, mais on ne voit pas sa maison.
Un air vif entrait par les fenêtres ouvertes et déjà Alfrèdo, perdu dans ses pensées, qui ne percevait de l’environnement autour de lui qu’un fond sonore, comme on écoute de la musique en discutant, Alfrèdo et sa grand-mère longeaient le lac qui écumait légèrement sous un bon vent du nord, faisant le régal de toute une flottille de planches à voile, parties s’aventurer bien au-delà de la Baie du Pâquier et de la pointe des Marquisats. Au fond, sur la droite derrière eux, sur l’autre rive du lac, au-dessous de son Fauteuil à 2 351 m, la Tournette étincelait des dernières neiges de l’hiver, que le mois de juin se chargerait bien de faire fondre, laissant la voie libre aux alpinistes amoureux de sommets modestes comme le Trélod et l’Arcalod, ses voisins du massif des Bauges de ce côté-ci du lac.
Nouveau changement d’ambiance : bruits de ville entre midi et deux. Pétarade d’une mobylette. Un automobiliste pressé klaxonne et double en faisant ronfler son moteur. Au passage, musique et conversations à la terrasse d’un café.
Mamy traversa Annecy et s’embarqua sur l’autoroute de Genève à la sortie du Pont de Brogny.
Elle filochait à vive allure, au grand plaisir d’Alfrèdo, qui était très fier de sa grand-mère. Réalisait-elle à quelle vitesse elle roulait ?
- Tu te rends compte, Mamy ? tu fais du 150...
- Non, tu crois ? Bon, qu’est-ce que tu veux savoir sur les Burgondes, exactement ?
Tandis que la campagne défilait en silence derrière les vitres de la ZX, fermées à présent, et qu’ils approchaient de La Roche, Alfrèdo se retourna vers la banquette arrière et sortit Balou de son petit sac à dos. Il se mit à pianoter son ordinateur portable, tout en posant des questions à Mamy, qui, en tant que spécialiste d’histoire locale (et même régionale) et grande bavarde, ne se faisait pas prier pour répondre. C’est ainsi qu’elle lui conta à sa façon l’épopée de ce peuple barbare, sans cesse rejeté plus loin depuis les pays nordiques, qui finit par disparaître sur les rives rhônalpines et suisses, en Sapaudia. Elle lui expliqua l’invasion burgonde au 5e siècle, comment ces germains, peu nombreux au regard de la population gallo-romaine, s’emparèrent des postes clés et s’assimilèrent de façon spectaculaire, adoptant noms romains et habitudes romaines, partageant les plus hautes responsabilités avec les Romains. Mamy expliqua que les Burgondes, de religion arienne, avaient été bienveillants envers les évêques. En fait, l’arianisme, doctrine condamnée comme hérétique dès 325 par le concile de Nicée, avait séparé les chrétiens d’Orient et d’Occident sur le dogme de La Trinité jusqu’au concile de Constantinople en 381. Pour Mamy, qui voyait plus l’influence de la philosophie grecque qu’un problème théologique, les disciples d’Arius étaient des chrétiens comme les autres, mais l’histoire avait préféré ces païens de Francs, qui n’étaient que d’affreux bagarreurs, et qui, même après la conversion de Clovis au christianisme, avaient continué impitoyablement leurs exactions et leur violence guerrière.
Elle avait manifestement un faible pour le roi St Sigismond : il avait abandonné l’arianisme et fondé l’abbaye de St Maurice d’Agaune, justement.
Puis, brusquement elle passa à autre chose :
- Tu as ta carte d’identité avec toi, Alfrèdo ?
Alfrèdo émergea brusquement de son rêve barbare et sortit le nez de ses notes. Il s’aperçut qu’ils longeaient le lac Léman, sur la partie étroite coincée entre le lac et les pentes boisées qui tombent à pic des Cornettes de Bises. La rive suisse se perdait de l’autre côté, sur la gauche, dans une légère brume et il était trop tard pour voir la barrière des Monts du Jura, qui semblent longer le lac, de Genève à Lausanne. Ils avaient traversé Thonon et Évian sans qu’il s’en rende compte et bientôt Mamy ralentit pour passer le poste frontière de St Gingolph ; puis accéléra presque aussitôt. Alfrèdo n’avait même pas eu le temps de chercher ses papiers dans son sac et c’était une chance que le douanier leur ait fait signe de passer, car il n’avait pas d’autorisation de sortie du territoire signée de ses parents.
Belle journée de mai. Mamy a ouvert sa fenêtre pour passer la douane et ne l’a pas refermée. Alfrèdo ouvre la sienne. Il entend les bruits extérieurs et Mamy respire mieux.
Alfrèdo posa Balou sur le siège arrière et décida qu’à partir de cet instant il allait ouvrir ses yeux aux paysages suisses. C’est ainsi qu’il eut le plaisir d’admirer la surface étale du lac, calme et bleue sous le soleil, juste avant qu’elle disparaisse, pour laisser place au fond plat de la vallée glaciaire qui mène à Martigny. Sur la gauche, les vignobles d’Aigle et d’Yvorne s’étalent en terrasses, de l’autre côté de la vallée, jusqu’aux pentes boisées de feuillus, puis d’épicéas, qui finissent en alpages, puis en rochers, recouverts de neige en cette saison. En face d’eux en direction du sud, au-dessus du verrou glacière de St Maurice en Valais, les 7 dents du Midi étincelaient sous la neige.
La route, la piste cyclable goudronnée et la voie ferrée électrifiée semblaient indiquer droit devant eux une direction qui se heurte à une impasse. Pourtant le chemin de fer continue à travers un tunnel et la route contourne la barre rocheuse, au passage du Rhône juste à l’aplomb du château que l’on aperçoit de loin. Qu’advient-il de la piste cyclable ? Pris dans son attente impatiente de la basilique de St Maurice d’Agaune, invisible jusqu’au dernier moment, Alfrèdo ne saurait le dire.